Samedi 19 mai 2007 6 19 /05 /Mai /2007 23:21
Instinctivement, Karla traversa la rue et se réfugia au pied de l'immeuble d'en face. Elle leva les yeux, espérant apercevoir son vasistas, mais la toiture échappait à son regard. Qu'avait-elle vu dans sa chambre? Y avait-il vraiment quelqu'un sur le toit? Ou bien son imagination lui avait-elle joué un sinistre tour? Grelottante dans le vent, la jeune femme réalisa qu'elle avait laissé son blouson et ses chaussures dans sa chambre. Un coup d'œil autour d'elle l'avertit que les passants, encore nombreux en ce début de soirée, avait remarqué ces petits détails vestimentaires. Elle n'avait pas vraiment le choix : il fallait bien retourner là-haut...

L'escalier grinçait désagréablement à chacun de ses pas, accompagnant les chuintements tourmentés du vent. L'ascension parut interminable à Karla : elle s'attendait à voir se dresser devant elle une forme sombre à chaque palier. Mais elle ne rencontra personne. Il n'y avait rien dans l'escalier. Et rien dans sa chambre. La télévision diffusait paisiblement les informations. La mannequin ralluma encore la lumière. Le cœur battant, elle jeta un coup d'œil à son vasistas : les rassurantes lumières des chambres de bonnes, de l'autre côté de la rue, brillaient doucement. Que s'était-il passé? Perdait-elle la tête?

Karla s'avança et ramassa la pomme qui avait roulé au pied de la télévision. Elle la jeta dans un sac poubelle et regarda attentivement autour d'elle : il n'y avait rien d'anormal. Pourtant, l'air de sa chambre était oppressant. Aucune odeur particulière. Mais plutôt l'impression d'un grand vide prêt à la happer toute entière. Elle en eut un léger vertige et s'appuya sur le mur froid. Cette impression de vide, elle la connaissait bien. Ce vertige qui la poussait vers une chute inéductable. Il fallait retrouver de l'énergie, résister! Changer l'air de cette chambre, lui redonner de la vie.

Karla songea soudain aux japonais qui organisaient leur maison selon les énergies qui les habitaient. Elle n'y connaissait rien, mais la solution s'imposa, limpide : il lui fallait modifier la disposition de sa chambre pour la rendre différente. Soudainement prise d'une grande fébrilité, comme si le temps jouait contre elle, Karla déplaça son lit, le changea de coin, déplaça aussi la télévision et son petit meuble à tiroir. Essouflée, elle s'assit finalement sur sa couette. La télévision était éteinte : le cordon de l'antenne était à présent trop court pour atteindre la prise...

La jeune femme jeta un coup d'œil critique : finalement, rien n'avait changé, mais la pièce semblait un peu plus nouvelle et accueillante. Une apparente normalité y régnait de nouveau. Le téléphone portable sonna. Karla s'en empara avec soulagement : qui que ce soit au bout du fil, son appel était une bénédiction!
- Karla? C'est Jérémy Dantin.
Son agent. Une vive émotion colora les joues mates de la jeune mannequin : la chance lui souriait-elle enfin?
- J'ai bossé sur ton dossier une bonne partie de l'après-midi, mais j'ai un problème avec ton book. Franchement, les photos datent un peu et le style est trop "province-province"...
Pourquoi disait-il cela, lui qui avait trouvé son book "extra-génialissime" quelques semaines plus tôt?
- J'ai contacté pas mal d'agences, mais toutes trouvent que ton book ne contient rien d'extraordinaire. Il faut le refaire, sinon on n'arrivera à rien.
Rien... Rien? Le mot résonnait une nouvelle fois douloureusement aux oreilles de Karla, et elle sentit l'angoisse lui nouer le ventre : non, elle n'était pas rien!
- Mais... Jérémy... réussit-elle à placer, je n'ai pas l'argent pour faire un nouveau book...
Sa voix se brisa. Ses yeux bruns s'embuèrent : il lui fallait absolument trouver un travail, n'importe lequel!
- Je suis désolé, continua l'agent imperturbable, mais pour bosser avec des pros faut avoir des outils de pros.
- Il me faut ce boulot! hoqueta-t-elle. Je t'en prie...
La voici qui suppliait à présent, elle était devenue une moins que rien!
- Bon, on pourra peut-être s'arranger... lâcha l'agent avant de raccrocher.
La tête rentrée dans les épaules, tel un boxeur qui venait de se prendre un mauvais coup et attendait le suivant stoïquement, Karla resta de longues minutes immobile. Sa route, si évidente lors de son arrivée dans la capitale, semblait aujourd'hui la conduire vers des sentiers éculés. Que devait-elle comprendre de la dernière phrase de Jérémy? Elle frissonna : la pièce était de nouveau très fraîche. Un nouveau vertige s'empara de ses sens, faisant tanguer sa chambre telle la cabine d'un bâteau de pêche. La jeune femme ferma les yeux et se laissa basculer sur le dos.

Dans le silence pesant de sa chambre, une immense ombre noire se détacha du mur derrière le lit d'où elle observait le mannequin depuis de longues minutes. Yen-Lo étira sa masse sombre au-dessus du corps de Karla qui semblait dormir. La partie inférieure de ce qui aurait pu lui servir de corps, s'il avait évolué sur le même plan astral que les humains, restait accrochée au mur de la chambre de bonne, tandis que son tronc s'allongeait sous le plafond.
Yen-Lo la contempla encore un long moment : comme elle était belle! Sa peau devait être douce à toucher, sa bouche délicate, son corps si chaud. Mais plus que tout, c'était son âme qu'il convoitait...

à suivre...
Par E. Cavallier - Publié dans : Nouvelles - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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