Mardi 22 mai 2007
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Comment avait-elle pu en arriver là?
Couchée à plat ventre sur le froid bureau, tandis que Jérémy s'affairait au-dessus d'elle, elle fixait une carte postale posée à quelques centimètres de son visage. Le lieu était paradisiaque :
palmiers, sable blanc, mer turquoise. Tout à fait le genre de décor que Jérémy lui promettait depuis maintenant plus de trois mois. Trois mois où s'étaient enchaînés cinq contrats pour des
défilés de prêt-à-porter, et un après-midi à poser en lingerie pour un catalogue de vente par correspondance. Trois mois qui n'avaient en rien comblé le désert de son réfrigérateur. Trois mois à
supporter trop régulièrement l'entreprenant Jérémy qui affectionnait de l'honorer sur son bureau, entre 12h et 13h, en laissant la porte entrouverte pour rendre jalouse cette maudite secrétaire
rousse qui se refusait à lui depuis prêt de deux ans... Trois mois, seule dans sa chambre de bonne, à redouter le sommeil, à s'abrutir de feuilletons américains, à craindre le retour de Yen-Lo à
chaque murmure du vent.
Avait-elle réellement rêvé cette nuit-là? Existaient-ils des démons qui se promenaient sur les murs de sa chambre? Elle avait failli en parler à Jérémy, mais s'était ravisée juste à temps : s'il
la prenait pour une folle, quid des promesses de contrats florissants? Elle s'était donc bornée à lui demander s'il pouvait lui trouver un logement plus convenable. Il n'avait pas tardé à lui
faire remarquer combien, à Paris, il était difficile de trouver des studios pour le prix qu'elle mettait dans la chambre de bonne... Rien à faire, elle devait économiser un peu pour louer autre
chose. Mais économiser sur quoi? Elle n'avait rien!
Un coup de rein plus vigoureux fit glisser la carte postale et avertit Karla que Jérémy en avait terminé avec elle. La jeune mannequin se redressa en tentant de conserver un minimum de dignité et
rajusta sa petite robe. Elle croisa brièvement le regard de Jérémy qui posait sur elle des yeux froids et satisfaits.
- Tu as pensé au contrat pour le défilé d'octobre? fit-elle pour reprendre un peu de contenance.
- Bien sûr. Si tout se passe bien, tu signeras dans deux mois pour deux défilés haute couture.
Deux mois... Karla déglutit péniblement. Encore deux mois? Deux mois, ce n'était rien sur une vie. Elle devait se raisonner. Si tout se passait bien, en octobre, elle se débarrasserait de Jérémy.
Deux mois, ça passerait vite. Elle pourrait demander à Mathilda de la nourrir de temps à autre. Et son propriétaire voudra peut-être bien attendre un peu pour son prochain loyer... Des chiffres
dansaient devant les yeux de la mannequin qui envisageait toutes les possibilités pour grapiller quelques euros. Le chauffage avait été coupé il y avait bien longtemps; elle avait résilié son
forfait de téléphone portable et fonctionnait à présent grâce à une carte pré-payée généreusement offerte par Jérémy, et qui ne lui permettait pas de passer le moindre appel (hormis pour les
numéros d'urgence); enfin, elle lavait ses affaires sous la douche, afin de ne pas payer le lavomatic.
Dans deux mois, avec la signature de son contrat, elle toucherait enfin un acompte substanciel qui devrait lui permettre de vivre décemment. Mais si sa raison s'efforçait de dédramatiser ce
scénario catastrophe et de trouver une multitude de petites combines, son corps refusait catégoriquement de continuer à se plier aux exigences de Jérémy.
Karla quitta le bureau le plus dicrètement possible, rougissant comme à l'accoutumée devant la secrétaire qui lui lança un regard hautain. Oui, dans ce milieu il fallait donc coucher pour
réussir...
Jérémy la regarda franchir la porte de son bureau : il avait pris du bon temps avec elle, mais cela touchait à sa fin. Derrière lui, une ombre glissa le long du mur et rampa sur la moquette.
Yen-Lo se matérialisa, du moins autant que ce plan astral le lui permettait, aux côtés de Jérémy.
- Elle est prête, fit le démon de sa voix venue d'ailleurs. Elle est à moi.
Jérémy lâcha un petit soupir presque compatissant.
- Je sais. Si tu as encore besoin de moi...
Yen-Lo s'affaissa lentement, regagna le mur, puis disparût mystérieusement.
Par Enrik Cavallier
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Publié dans : Nouvelles
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