Mercredi 23 mai 2007
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14:45
Je deviens folle. J'erre, je ne sais plus où me mettre. Ici, dans cette chambre, j'ai peur. Dehors, c'est l'été, mais c'est aussi le regard des autres.
Quand je les croise dans la rue j'ai l'impression qu'ils savent. C'est écrit sur moi, et tout le monde m'évite. Jamais je ne pourrai rencontrer quelqu'un ainsi. Même Mathilda a changé avec moi.
Elle est devenue condescendante. Je lui fais pitié. Je le sais. Mais qui est-elle pour me juger? Elle baise pour du fric, elle n'a pas de leçons à me faire! Je sais bien ce qu'elle pense, ce
qu'ils pensent tous : je suis une pute! Même cette idiote de secrétaire doit se dire ça. Mais c'est faux : si j'étais une pute je gagnerais de l'argent. Là je ne gagne rien. En fait, je suis une
pute très conne.
Mon Dieu, j'ai honte d'écrire tout ça... Je n'étais pas comme ça quand je suis arrivée ici. Jamais je n'aurais pu imaginer ça.
C'est la faute de Yen-Lo... C'est là que je me dis que je suis bien atteinte! Je crois encore que je n'ai pas rêvé cette nuit-là. Je crois qu'il est là. Il
me guette. Non, il m'attend!! Si je pouvais je rentrerais chez moi. Mais il n'y a plus personne là-bas. Et puis qu'est-ce que je leur dirais? "J'suis pas devenue mannequin, pourtant j'ai tout
essayé! Même mon agent!"
Karla referma d'un coup sec son journal intime.
La sourde angoisse qui ne la quittait plus lui tenaillait une fois de plus le cœur. Sa main froide se refermait, asphyxiante, annihilant toute pensée positive. Elle était perdue. Comme les
petites filles dans les contes de fée. Mais elle, elle errait dans une grande ville au lieu d'un bois. Et son ogre s'appelait Jérémy Dantin. Il n'y avait pas d'issue, elle était seule à se
battre. Se battre pour quoi? Pour un contrat qui la propulserait pendant quelques semaines sur le devant de la scène? Et puis après? Retrouver sa chambre de bonne? Retourner supplier Jérémy de
lui trouver un autre contrat?! Jamais!! Plutôt mourir! Disparaître!
La jeune femme se laissa tomber sur le côté, sur son lit. Oui, disparaître. Ne plus être rien... Etre rien! Voir s'envoler tous ces tracas, cette vie lamentable, sa honte, sa peine. Ne plus rien
sentir : ni la faim, ni le corps de Jérémy qui percute le sien, ni la peur de revoir Yen-Lo... Yen-Lo... Que lui voulait-il vraiment? Qu'offrait cette forme noire qui la voulait tellement.
Finalement, elle intéressait tout de même quelqu'un ici bas...
Des larmes de rage fusèrent sous ses paupières closes : comment pouvait-elle penser ça? Ce monstre ne pouvait lui apporter aucun réconfort. Et pourtant... Une sensation étrange l'envahit : elle
flottait... Il n'y avait plus ce courant d'air violent qui venait la happer. Elle flottait, simplement, librement. Elle devait faire un choix : rester enfermer dans ce corps qui la dégoûtait
chaque jour un peu plus, ou s'en libérer pour aller vivre ailleurs. Que trouverait-elle dans cet ailleurs dont elle ignorait le nom? Peut-être un salutaire repos. La paix...? Auprès d'un démon?
Non, il ne fallait pas y croire, mais il était si bon de se laisser flotter ainsi...
Karla ouvrit les yeux, et sourit à ceux de Yen-Lo qui brillaient à quelques centimètres de son visage. Il était donc de retour. Peut-être rêvait-elle, ou peut-être pas... Etrangement, elle n'eut
pas envie d'hurler. Elle pensa à paniquer de nouveau, mais rien ne venait. Aucune émotion. Elle était calme, comme s'il ne se passait rien d'anormal. Elle était bien...
Le démon l'enveloppa de son ombre. La jeune femme eut l'impression d'être nichée au sein de deux grandes ailes noires. Elle jeta un regard par-dessus son épaule : son corps gisait sur le lit,
dans une position foetale. Elle respirait à peine. Sa cage thoracique se soulevait lentement, saillant ses côtes marquées par le jeûn sous son tee-shirt moulant. Ses jambes, trop fines, ne
remplissaient plus son jean en stretch. Elle avait tout du cadavre. Il ne restait rien de la jolie Karla qui était arrivée quelques mois plus tôt sur Paris. Ce corps n'était pas à elle. Rien ne
lui ressemblait plus.
- Viens, murmura le démon dans un souffle venu de loin. Plus rien ne te retiens ici.
- C'est ici que je vis...
- Non, c'est ici que tu meures, peu à peu. Tu m'as laissé entrer dans ton coeur depuis des semaines, tu n'as plus goût à rien. Rien ne te plaît. Rien ne te pousse plus. Cette vie est devenue
inutile. Plus rien ne te retiens.
Karla s'entendit gémir dans son pseudo-sommeil. Pouvait-elle vraiment tout abandonner? En échange de quoi?
- Que m'offres-tu? demanda-t-elle à Yen-lo qui semblait la regarder avec convoitise.
- La fin de cette vie et le début d'une autre. La fin de cette tourmente. Tu n'auras plus à te battre, à lutter, tu te laisseras porter par un rien, telle une plume par un jour d'automne.
Les ailes se resserrèrent. L'essence de Karla pénétra lentement celle du démon. Il n'y faisait ni froid, ni chaud. Il n'y avait ni peur, ni joie. Tandis qu'elle s'enfonçait lentement dans
l'ombre, son angoisse se dissipa lentement. Ainsi que toutes ses autres émotions... C'était donc ainsi, le paradis? Un endroit où plus rien ne comptait? Où tout avait disparu? Où il ne restait
rien...? N'était-ce pas plutôt l'enfer?
Karla eut un dernier sursaut de lucidité et tenta de se rejeter vers son corps. Mais il était trop tard. Le fil ténu qui l'y reliait encore quelques instants plus tôt venait de se rompre. Elle se
vit frémir, puis mourir. Elle hurla un cri inaudible tandis que Yen-Lo l'avalait sans pitié.
Son âme était douce, encore pleine de vie et d'espoir malgré tout ce que Karla avait pu croire. Elle revigorait Le Rien comme l'eau d'une source en plein désert. Elle le remplit, lui procurant
des émotions qu'il avait depuis si longtemps oubliées. Il l'avait bien choisie. Sa patience était récompensée...
Dans un léger bruissement, le démon se dématérialisa et regagna son plan astral où il n'y avait rien, hormis lui et Karla...
à suivre... et oui!
Par Enrik Cavallier
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Publié dans : Nouvelles
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