Lundi 28 mai 2007
1
28
/05
/Mai
/2007
07:34
L'ombre fondit du ciel dans un souffle glacial et un silence absolu. Son objectif était en vue, ses ordres clairs, elle n'aurait pas à attendre très longtemps.
Elle étendit ses ailes à l'ultime instant, freinant sa chute vertigineuse pour atterrir sur le toit désert de l'hôpital. Ses sabots cliquetèrent sur le bitume, légers, aidant sa gracieuse
silhouette à parcourir les quelques mètres qui la séparait de la porte. Une main fine et griffue se posa sur la poignée qu'elle tourna lentement, cassant net et sans effort le verrou qui assurait
une piêtre sécurité. Elle se glissa sur les premières marches, tendant ses longues oreilles couvertes d'un poil brun : aucun bruit ne lui parvenait des étages immédiatement inférieurs. Rassurée,
elle fit demi-tour et partit se nicher sous une énorme bouche d'aération qui lui apporterait un peu de chaleur.
Mir'Kathar ramena ses pattes sous elle, entoura ses genoux de ses bras musclés, et laissa son extraordinaire regard émeraude errer sur les toits voisins. Son visage aux traits fins, malgré la
toison fauve qui le recouvrait, exprimait force et intelligence, ainsi qu'un mélange surprenant de grâce et de détermination. Elle portait une tunique en peau noire qui s'arrêtait à mi-cuisse et
moulait agréablement sa poitrine jeune et ronde. Ses longues ailes noires, couvertes de plumes aux reflets bleutés, reposaient autour d'elle, la protégeant des bourrasques fraîches de la fin de
l'année.
La chimère tendit une nouvelle fois l'oreille. Des pleurs de nourrissons se faisaient entendre, mais ils n'avaient rien à voir avec ceux qu'elle attendait. Patience. Elle la tiendrait bientôt
contre son sein. Mir'Kathar plaça ses mains sur sa poitrine douloureuse : elle devait réussir, son sacrifice n'aura ainsi pas été vain...
L'enfant glissait doucement mais sûrement, inconscient des efforts que sa mère fournissaient pour accélérer sa progression, sourd aux encouragements de la sage-femme et de son père. Il naissait.
N'était-ce pas là tout ce qui comptait? Un frisson parcourut son jeune corps lorsque le haut de son crâne, couvert de cheveux bruns, rencontra la froide atmosphère de la chaude salle de travail.
Il faillit reculer, mais il avait déjà trop attendu et, profitant d'une contraction, laissa son visage s'exposer pour la première fois à la lumière crue de l'éclairage scialytique. Il plissa les
yeux, surpris, et fronça son petit nez. Son épaule fut dégagée, il se tourna légèrement pour que la sage-femme puisse l'aider à s'extraire complètement.
- C'est une petite fille! s'exclama-t-elle en jetant un coup d'œil très impudique sur le nourrisson.
Elle prit sa première bouffée d'air et ressentit un terrible déchirement : comme cette sensation, unique, était désagréable! Elle résista vaillamment à son désir d'hurler et n'émit qu'un petit
soupir terminé par un étonnant "A-heu". Il y eut un "clac" quand son père coupa le cordon ombilical, la séparant enfin de cette femme qui l'avait portée ces derniers mois. Une infirmière
l'enveloppa dans un tissu trop rigide à son goût, puis elle fut déposée sur la poitrine de Kristin.
- C'est étonnant tous ces cheveux, je n'ai jamais vu celà! fit la sage-femme.
Les yeux dans les yeux, mère et fille échangèrent leur premier regard.
Comme elle était petite et frêle! Elle lui semblait énorme dans son ventre, mais elle était une jolie petite fille fluette, dont les grands yeux bleus pâles mangeaient en partie le visage. Des
boucles brunes descendaient sur ses yeux et encadraient son visage. Kristin frissonna : elle eut un instant l'impression qu'elle ne tenait pas un nourrisson contre elle mais déjà une enfant plus
âgée, prête à lui livrer des pensées complexes...
- Comme elle est belle, fit Jacques d'une voix rendue rauque par l'émotion.
Il caressa la petite tête de sa fille qui n'avait toujours pas quitté Kristin des yeux.
Elle avait l'air forte et douce, attentive... Comprendrait-elle? Elle n'était pas sa mère, mais la petite sentait qu'elle s'attacherait volontiers à cette femme qui la couvait du regard. Un
regard empli de tendresse et d'étonnement, mais qu'une ombre venait de voiler. Du plus profond de son âme, elle savait déjà. Au prix d'un bel effort, s'appuyant du mieux qu'elle pouvait sur la
poitrine maternelle, la fillette tourna la tête vers l'homme qui continuait de la caresser. Son geste fit sursauter sa mère qui rabattit sur elle le tissu bleu en jetant un coup d'œil inquiet
vers la sage-femme : avait-elle vu le nourrisson se redresser?
- Elle est déjà si forte... murmura Jacques gratouillant le haut du dos de sa fille.
Oui, elle était forte. Bien plus qu'ils ne le soupçonnaient. Mais lui, le serait-il suffisamment?
Des pas. La sage-femme revenait en salle de travail, munie d'une petite bassine qu'elle alla poser dans un large lavabo. Le bruit de l'eau envahit la pièce.
La petite fille fixait son père sans sciller. Elle tenta un sourire discret. A la réaction étonnée de l'homme, elle sut qu'elle avait partiellement réussi.
- Tu es une petite fille étonnante, lui chuchota-t-il à l'oreille.
- Ap.. pap...Ap...
La sage-femme saisit l'enfant pour lui faire les premiers soins. Jacques et Kristin échangèrent un regard surpris : l'avaient-ils réellement entendue parler?
à suivre...
Par Enrik Cavallier
-
Publié dans : Nouvelles
-
1