Jeudi 7 juin 2007
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11:00
La vieille femme poussa la lourde porte blanche avec peine : tout cela n'était plus de son âge! Il y eut un murmure dans la foule derrière elle, soupirs de
soulagement et de crainte mêlés. L'heure du choix avait sonné, il n'était plus temps d'hésiter!
De l'autre côté de la porte, la même foule bigarrée attendait, nerveusement, que l'immense panneau noir veiné de pierres d'un bleu froid ne s'ouvre. Sur le seuil, la
vieille femme se redressa un peu, prête malgré toutes ses souffrances physiques à remplir la mission qui lui avait été assignée il y avait bien des siècles de cela. Elle jeta un coup d'œil sur
les battants de la porte, ne se lassant pas de contempler leurs fines ridules qui, elles, ne changeraient jamais, et les courbes harmonieuses qui se détachaient au milieu des pierres précieuses.
Un côté était d'un blanc immaculé tandis que l'autre revendiquait une noirceur sublime. Aucun des deux n'étaient moins beau que l'autre. Aucun des deux n'attirait plus que l'autre. C'étaient les
circonstances de la vie qui conduisaient à apprécier un côté de la Porte de Traverse, plutôt que l'autre.
Alors, haut et fort, d'une voix étonnament puissante qui ne seyait pas à sa stature, elle annonça solennellement :
- Je suis Irvina, la Passeuse. J'ai répondu à vos appels. Une nouvelle fois la Porte de Traverse est ouverte. Une nouvelle fois le choix s'offre à vous. Franchissez
cette porte. Rompez l'équilibre actuel. Osez. Le Destin de vos mondes n'a jamais été plus que maintenant entre vos mains!
Ils se mirent en marche dans le plus grand silence. Une fois encore, des milliers d'êtres se croisaient sans ciller sur le seuil de la porte... Les choix qu'ils avaient fait prenaient enfin leur
place dans leurs mondes respectifs. Certains feraient le Mal, d'autres le Bien. D'autres encore changeaient d'idée encore une fois...
Mir'Kathar pesta avant de plonger dans l'épaisse forêt : sans nul doute, l'enfant guidait la femme pour ainsi trouver une route l'obligeant à se poser! Elle n'avait pas soupçonné qu'un nourrisson
puisse déjà posséder de telles facultés psychiques, ni même de tels pouvoirs. Ses longues jambes se mirent en mouvement, poursuivant sans relâche l'odeur légère mais persistante de la Passeuse.
Elle devait la rattraper. L'avenir de son monde en dépendait...
"La ramènes-tu?" fit subitement une voix grave dans sa tête.
La chimère se concentra sur sa course, bloquant ses émotions pour fluidifier ses pensées. Il ne devait pas connaître ses doutes...
"Elle sera bientôt contre mon sein, Maître", répondit-elle mentalement avec assurance.
"Pourquoi cours-tu?" enchaîna la voix lointaine mais bien présente.
La chimère franchit d'un bond spectaculaire un cours d'eau.
"La mère tente de la cacher, mais je suis sur leurs talons."
"Presse-toi. Il reste peu de temps..."
Mir'Kathar accéléra.
Un éclair blanc attira son attention sur sa droite. Elle bondit dans un buisson pour se mettre à l'abri et découvrit, non sans contrariété, que le lutin l'avait rattrapée. D'un nouveau saut
étonnant, elle se retrouva devant lui.
- Toi, encore! fit-elle, les mains sur les hanches.
Elle se pencha sur Erta'K qui se renfrognait.
- Cesse de me suivre, demi-portion!
- Te suivre? Ha! Laisse-moi rire! Si nous avions poursuivi notre course, je t'aurais déjà dépassée, lourdaude!
La chimère bouillait, mais une idée venait de germer en elle et elle se retint de griffer l'affreux lutin.
- Fort bien. A priori, nous poursuivons le même but... commença-t-elle, un peu radoucie.
- Tu rigoles? la coupa-t-il sans vergogne. T'as vu pour qui tu bosses?! Pouah!!
- Suffit! siffla-t-elle entre ses dents. Le problème n'est pas de savoir à qui nous avons prêté allégeance : nous le savons tous deux! Le problème c'est que l'enfant est beaucoup plus forte que
nous ne le pensions.
Erta'K ouvrit spontanément la bouche pour rabaisser son caquet à cette chimère qui pensait qu'il avait mal évalué les compétences de la Passeuse, mais il ravala sa diatribe. Nonobstant toute la
répugnance que lui inspirait la créature qui lui faisait face, il devait se rendre à son jugement : leur mission se révélait bien plus complexe que prévu.
Mir'Kathar fut heureuse de constater que le petit être comprenait enfin où était son intérêt. Ses oreilles se dressèrent un peu plus, attentives aux réactions positives du lutin. Puis elle
enchaîna d'une voix proche du murmure :
- Nous pourrions unir nos forces, le temps de retrouver la petite...
Il ne fallait pas qu'Il l'apprenne : ce serait catastrophique pour la chimère si sa communauté apprenait qu'elle avait ainsi pactisé avec le Mal.
Le lutin réfléchit brièvement : cette association pouvait lui être bénéfique s'il savait en tirer habilement partie. Mais mieux valait, pour le moment, que son Maître ne soit pas au courant!
- Soit. Que proposes-tu? ...
Par Enrik Cavallier
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Publié dans : Nouvelles
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