Lundi 10 décembre 2007 1 10 /12 /2007 22:42
Je me souviens de la première fois où je l’ai vue. Je devais avoir quatre ans, peut-être cinq, et maman l’a sortie de son gros buffet rustique aux poignées bouclées. Bien sûr, je l’avais déjà vue des dizaines de fois auparavant, mais je venais seulement de la remarquer. La pelle à tarte avait pris vie sous mes yeux d’enfant.
A chaque repas où le dessert se présentait sous la forme de l’un de ses délicieux gâteaux dont ma mère avait le secret, je guettais son apparition. L’année qui suivit, je découvris qu’elle habitait dans un joli coffret noir tapissé d’un beau velours rouge sombre où elle luisait doucement dans l’attente de sa prochaine utilisation. Le coffret était rangé dans le second tiroir du buffet, en partant de la droite.
Maman s’en saisissait toujours avec soin et je la voyais sourire à papa quand elle s’apprêtait à s’en servir.
Adolescente, je compris enfin que cette superbe pelle à tarte faisait en réalité partie d’un vaste éventail d’objets de service, tout aussi délicats, que mes parents avaient reçus en cadeau de mariage. Et si je compris pourquoi ces objets brillants avaient attiré mes yeux d’enfant, je ne comprenais toujours pas pourquoi ma mère paraissait tellement émue de s’en servir. Même après toutes ces années. Même après la mort de papa. Surtout après sa mort…
Je poursuivis ma route, non loin de ma mère qui terminait la sienne.
Le dimanche, quand je lui rendais visite, nous grignotions ensemble quelques bribes de nourriture qu’elle voulait encore bien avaler. Souvent, je sentais son regard se poser sur le second tiroir du buffet, en partant de la droite. Puis elle s’éclipsait loin, si loin dans ses souvenirs que je ne parvenais alors plus à la rattraper…
Un midi, alors que ma première fille jouait aux petites voitures sur le buffet, elle tira maladroitement sur la bouche dorée qui servait de poignée au tiroir, et s’empara sans hésiter du coffret de la pelle à tarte. Je lui fis les gros yeux et lui reprit le coffret, malgré ses protestations. J’allais le ranger précautionneusement quand un besoin impérieux se fit sentir au plus profond de moi : il fallait que je sache ! Je déposai donc avec tendresse le coffret sur les genoux de ma mère et la questionnai du regard. Si ses absences étaient nombreuses, ses moments de présence n’en étaient que plus intenses. C’est alors qu’elle me révéla le secret de la pelle à tarte…

Contrairement à ce que je croyais, cet objet n’appartenait pas au service de mariage de mes parents. Pourtant, sa ressemblance avec les autres couverts était parfaite. Elle avait appartenu au meilleur ami de mon père qui l’avait dérobée chez un pâtissier de renommée nationale. La blague aurait pu s’arrêter là si, soupçonné par son employeur, il n’avait pas senti qu’il allait sous peu recevoir la visite de la maréchaussée. Fortement ennuyé, mais refusant de rendre cette pelle à tarte chèrement gagnée, il l’avait cachée chez mon père sans rien lui dire. Mes parents, au courant du larcin, avaient très vite compris de quoi il en retournait lorsqu’ils avaient mis la main sur l’objet, par hasard… Leur ami fut bien attrapé lorsqu’il voulut reprendre son bien… Quelques dimanches plus tard, alors qu’ils étaient attablés pour fêter ma naissance, ma mère sortit le plus naturellement du monde la pelle à tarte volée qui s’harmonisait parfaitement avec le beau service que sa famille, relativement aisée, lui avait offert pour son mariage. L’ami ne pipa pas un mot…
J’aurais aimé savoir ce qu’était devenu cet ami, mais les souvenirs de maman s’envolèrent de nouveau vers de lointaines contrées.
Elle les suivit, certainement par inadvertance, quelques mois plus tard.

Et je me retrouvais avec mon frère à trier les affaires de maman…
Je guettais l’apparition de la pelle à tarte. Mon frère voulut s’en emparer, mais à la vue de mon regard navré, il comprit que je comptais récupérer l’objet. Certainement interpelé par cette sensiblerie qui ne m’était pas coutumière, il me questionna. Et je lui racontai toute l’histoire. Ce grand nigaud qui portait encore un blouson de cuir style rebelle trouva celle-ci fort plaisante et, face à un objet larciné, ne put s’empêcher de me dire qu’il le convoitait aussi !
C’est ainsi que la pelle à tarte me fila entre les doigts.
L’histoire aurait pu s’arrêter ici, comme dans de nombreux héritages.
Il n’en fut rien.
Frappé par le remord (à moins que ce ne fût par ma chère belle-sœur qui ne souhaitait pas sous son toit l’objet d’une rapine), mon frère décida de me rendre cette pelle à tarte. Mais il était bien trop fier pour me la redonner en toute simplicité. Aussi s’amusa-t-il à la cacher dans ma modeste demeure lors de l’une de ses régulières visites, adressant sans doute un clin d’œil complice au vieil ami de nos parents qui devait sans doute se marrer depuis là-haut, si tant est qu’il fût mort et enterré !
Un soir, en déplaçant mon matelas, je retrouvai sous mon lit la pelle à tarte, toujours aussi brillante, dans sous beau coffret noir. Depuis combien de temps était-elle là ? Mon frère, goguenard face à mes questions, refusa de me répondre…
Étrangement, la récupération de cet objet, qui m’avait tant émerveillé depuis plus de quarante ans, ne me procura pas tant de plaisir. Elle était désormais à moi. Je ne la convoitais plus.
Fus-je poussée par l’esprit de vieux voleur pâtissier ? (Me voilà encore en train de le croire mort, pauvre homme !). Je décidai de ne pas en rester là…
Lors d’une de mes visites chez mon frère, qui habitait un patelin complètement paumé, dont le plus proche voisin devait se trouver à plus de 500 mètres par jour de beau temps ( !), je replaçai discrètement la pelle à tarte tout en bas du gros buffet de leur séjour. Je savais qu’était conservé là tout un tas de vieille vaisselle qui ne servait pas, et que la pelle à tarte n’était pas prête de me retomber dans les mains…
J’avais tort.
Il fallut moins de six moins et trois visites familiales pour que je redécouvre, au fond de ma penderie, le petit coffret noir…
Derechef, j’adressai en recommandé la pelle à tarte à mon frère, par voie postale. C’était une vacherie, je le reconnais : le bureau de poste le plus proche se trouvait à plus de vingt minutes en voiture de chez lui et nous étions en plein hiver…
Il reçut bien le colis, mais ne fit aucun commentaire…
La pelle à tarte voyagea ainsi d’une maison à l’autre pendant des années, sous les yeux mi-consternés mi-amusés de mes filles qui, bien que ne comprenant pas le pourquoi de la chose, rigolaient comme des folles quand elles tombaient sur le précieux trésor planqué au fond de l’un de leur coffre à jouets…

Ma petite dernière, surtout, a les yeux qui brillent quand elle me voit me servir de la pelle à tarte pour couper un gâteau au chocolat…

Pour ma Pio.

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Par K.Rine - Publié dans : Nouvelles - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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