Mercredi 9 janvier 2008
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22:00
Voici encore un personnage qui a croisé mon chemin
et se retrouve croqué dans cette page...
Nawëlle Feu avait une petite voiture blanche. La même depuis quinze ans. Elle avait vécu cette automobile, mais, rien à faire, Nawëlle n'arrive pas à en changer.
Pourtant, ils lui en reprenaient un bon prix chez R******, en échange d'une superbe monospace compacte qui aurait pu lui permettre de trimballer toute sa famille et ses deux chiens. Mais quand
elle avait mis les fesses derrière le volant de sa future voiture, Nawëlle avait pris peur : avec une caisse aussi chic, cette fois-ci c'était certain, les flics ne verraient plus qu'elle !
Car le plus gros souci de Nawëlle Feu, c'était la maréchaussée...
Où qu'elle aille, elle se faisait toujours arrêter.
Tenez, pas plus tard qu'hier, elle avait garé sa vieille voiture devant la boulangerie "juste pour deux minutes" histoire de prendre son pain. Et paf ! Les ASVP lui étaient tombés sur le râble,
contrôlant ses papiers, la réprimandant fortement de s'être garée en double file.
- Double file, double file, leur avait-elle dit alors, mais regardez messieurs : tout le monde prend son pain et je n'ai doublé personne dans la file d'attente !
Mais rien à faire, il lui avait fallu aller se garer ailleurs...
Et quand elle ne se faisait pas pincer lorsqu'elle était garée, c'était quand elle roulait que les flics la repèraient. S'il y avait un radar sur la route, vous pouviez être certain que c'était
pour elle ! Sa liste d'amendes était d'ailleurs édifiante, et s'allongeait quasiment chaque semaine. Son petit dernier avait même fini par demander si maman collectionnait les bouts de papier
gris tout moches...
Evidemment, son mari avait bien tenté de la persuader de prendre les transports en commun, mais Nawëlle aimait être une femme indépendante et ne supportait pas les contraintes horaires imposées
par la RATP. Et puis elle n'avait que faire des amendes : puisque son mari voulait lui acheter une monospace, il avait bien de quoi payer quelques contraventions après tout !
Evidemment, quinze années de persécution par la gendarmerie laissèrent des traces dans les habitudes de Nawëlle Feu. Impossible pour elle de croiser un car de policiers sans blêmir, ou
d'apercevoir un uniforme (même celui du facteur) sans avoir des palpitations. Et à bientôt 40 ans, Nawëlle avait décidé d'en finir avec cette poisse qui lui collait à la peau : désormais, elle ne
se ferait plus pincer par la maréchaussée !
Plus facile à dire qu'à faire...
C'est ainsi que Nawëlle Feu, dans sa petite voiture blanche, se retrouva devant moi dans la circulation...
Nous tournâmes de concert devant la mairie sans que je remarquasse quoique ce fut de louche (foutue phrase, hein ?!). Nous stoppâmes un bref moment au feu rouge, mais la flèche clignotante nous
indiqua rapidement que nous pouvions nous engager dans la rue sur notre droite.
C'est là que j'ai trouvé pour la première fois Nawëlle hésitante. Au lieu de foncer, pied au plancher, comme le faisaient la plupart des automobilistes ravis d'avoir le droit de passer tandis que
les autres attendaient encore au feu rouge, elle tergiversa quelques instants de plus que nécessaire. Bon, il faisait déjà presque nuit, Nawëlle avait certainement eu une dure journée de boulot,
je la laissai donc aller à son rythme. Moi-même, d'ailleurs, en route vers chez moi, n'avais pas l'intention de me presser...
En m'engageant à mon tour dans la rue de droite, je m'aperçus que les travaux y battaient leur plein : le feu sur la voie inverse avait été mis en retrait pour permettre aux ouvriers d'agir. A ce
moment-là, les rues autour de chez moi étaient toutes en réparation, déviation, construction, et ron et ron petit patapon, donc je ne m'affolai pas plus que ça. Nawëlle, quant à elle, freina une
dizaine de mètres plus loin et s'arrêta.
Je stoppai à mon tour, supposant la présence d'un feu spécial travaux aussi de notre côté de la rue...
Je jetai un oeil... puis un deuxième... un troisième... Heu... Il était où le feu ?
Nawëlle était arrêtée devant un pylone en béton avec une signalisation de passage pour piéton accrochée dessus... Et elle semblait elle-même assez perplexe, aggrippée à son volant, le buste
penché tantôt à droite, tantôt devant pour essayer de voir le feu tricolore qui, elle en était certaine, devait absolument être là !
Pourtant, elle ne le voyait pas plus que moi et les autres personnes qui commençaient à s'impatienter derrière nous...
Mais pourquoi ne bougeait-elle pas ?
C'est alors que j'avisai que les trois premières voitures arrêtées au feu (celui qui existait !) de l'autre côté de la rue était des voitures de flics !
Nawëlle Feu, paniquée, regardait alternativement son pylône vide de signalisation tricolore et les policiers goguenards qui, à n'en pas douter, devaient se gondoler comme à Venise de voir sa
panique grandir.
Les mains moites, Nawëlle résista pendant près de deux minutes à mes appels de phare.
Le feu était là !
Elle en était sûr !
C'était juste qu'elle ne le voyait pas ! Encore un de ces pièges que lui tendait la maréchaussée pour accroître sa collection de PV ! Non ! Elle ne marcherait pas ! Ni ne roulerait d'ailleurs !
Pis le frein à main elle l'avait mis, pour être plus sûre de ne pas bouger d'un iota ! Elle ne passerait pas au feu rouge, même si elle ne le voyait pas et que l'autre tanche derrière l'aveuglait
avec les phares de sa voiture bleue !
Vaillante Nawëlle...
Le feu d'en face passa au vert.
Elle attendit encore une seconde pour être bien certaine que les policiers avançaient enfin, preuve qu'ils avaient lâché l'affaire, puis desserra le frein à main, passa la première, et permis au
50 voitures qui la suivaient de reprendre le fil normal de leur circulation...
Pour la première fois en quinze ans, Nawëlle Feu avait déjoué les tours perfides des gars en uniforme !
Par K.Rine
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Publié dans : Personnages de fiction
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