Dimanche 27 janvier 2008 7 27 /01 /Jan /2008 21:15
Je l’avais presque oublié, caché derrière un meuble, sous l’escalier de la cave. Valise « attaché-case » rigide d’un beau marron chiné, recouverte par la poussière et par le temps qui passe. Mais dont le contenu reste toujours intact.
Je remontai l’escalier ce matin quand un rayon de soleil a fait briller ses fermetures chromées. Il m’a fallu trois marches supplémentaires avant que mon cerveau ne réalise que ce chrome brillant sur ce marron si doux était mon coffre à trésor. Et je ne résistai pas à l’envie d’aller le chercher.
Tout trésor se mérite.
Il m’a fallu avoir le courage de glisser ma main vers ce recoin sombre peuplé de poussière accrochée aux délicates toiles d’araignée (« des étoiles d’araignée » comme dirait ma fille). Il m’a fallu lutter pour extraire la petite valise, bloquée entre l’escalier, un meuble à chaussures, et tout un tas de fatras qui échoue dans cette pièce à défaut de trouver une place dans notre quotidien.
Enfin, elle fut entre mes mains.
Je la lavai amoureusement avec une éponge. L’essuyai. Puis la posai sur mon bureau, le cœur battant…

Voilà, j’y suis.
Le cliquetis des fermetures qui jouent sous mes doigts m’est familier, et mon bureau disparaît pour céder la place à ma chambre d’enfant, cette chambre blanche et rose, beaucoup trop rose à mon goût…
J’ouvre…
La valise n’émet aucune protestation, comme si elle attendait elle aussi depuis longtemps ces retrouvailles. Elle s’abandonne complètement à mon regard, confiante, sachant que mes doigts vont caresser un instant mes vieilles trousses d’école toutes vides, avant de les poser délicatement sur mon bureau. Ces pochettes ne sont pas mon trésor : elles ne font que le dissimuler et l’empêcher de rouler dans la valise où il pourrait s’abîmer.
Toutes les trousses ont été mises de côté.
Et je les retrouve tous…
Intacts…
Les voici, mes premières amours, la source de mon premier plaisir, de la compréhension d’une sensualité jusqu’alors inconnue.
Mes stylos plume.
stylo1.JPG Combien sont-ils ? J’en ai perdu le compte.
Mais je connais l’histoire de chacun, comme une mère connaît le prénom de chacun de ses enfants, même quand ils sont nombreux, même quand ils n’ont pas le même père, même quand ils sont morts…
Et les premiers que je retrouve sont ces petits plumes brillants de mille paillettes, qui se refusaient sous mes doigts, grattaient le papier, et bavaient sur mon index d’enfant. Et pourtant, comme je les aimais ! Je les sors de mon attaché-case. Je sais qu’ils ne fonctionnent plus, que l’encre a séché trop longtemps en eux, que les plumes sont usées. Et pourtant je n’ai jamais pu les jeter. Et aujourd’hui encore moins qu’il y a 25 ans… Ils ont parcouru mes journaux intimes, ont conté mes rires et mes pleurs de petite fille, ont écrit mes premières cartes postales. Et leur maîtrise, longue et délicate, m’a apporté une satisfaction sans borne.
Et m’a conduit à en acheter d’autres.
Beaucoup d’autres.
Tous me ramènent quelque part…
stylo2.JPG Celui-ci, long, blanc, avec de grosses tâches de couleur, je l’utilisais en Vendée, en été, pour écrire des poèmes sur un grand cahier.
Cet autre-là fait partie d’une longue série dont j’avais acheté tous les modèles et leurs encres extravagantes coloraient mes cahiers de collégienne.
Celui-là noircissait mes dissertations.
Ce joli noir est un vrai petit bijou que Cher et Tendre m’avait offert pour mes quinze ans…

Je connais mes marques préférées, je sais quelle ultime couleur a couru dans leurs veines métalliques, et les plus abîmés me rappellent combien nous avons parfois pu souffrir ensemble…
Je ne résiste pas à en prendre un rouge qui me fait de l’œil : je ne sais pas pourquoi, mais je suis certaine de pouvoir le faire fonctionner de nouveau. Tout comme cet autre noir dont de délicieuses fleurs pastelles courent le long de son corps fragile.

Je suis redevenue cette petite fille qui s’émerveillait des plumes chromées, qui les nettoyait avec patience, sous l’eau, puis dans un mouchoir, avant de remettre une nouvelle cartouche et d’espérer que la magie opère de nouveau.
Et la magie fonctionne toujours...
Sous mes doigts ravis, la plume glisse délicieusement sur le papier, modifiant mon écriture à son gré : chacun de mes stylos m’impose une écriture différente, comme s’il m’accordait le plaisir d’écrire à la condition qu’il puisse poser sa marque sur le papier, à travers ma propre écriture…

Je les range le mieux possible dans la petite valise marron.
Je repose les trousses au-dessus d’eux.
Et je referme mon coffre au trésor avec mille précautions.

Pourquoi ai-je remis la main sur ma collection de stylo plume aujourd’hui ?
Avais-je besoin de me rappeler d’où venait ma passion pour l’écriture ? De mettre en perspective tout le chemin parcouru depuis cette petite fille qui réécrivait les histoires de ses héros préférés sur des cahiers à spirales, et la romancière qui sera peut-être publiée dans quelques semaines, quelques mois ?
Ou bien était-ce simplement pour me rappeler le plaisir intense que je peux connaître lorsque j’écris ?…


Par K.Rine - Publié dans : Je suis écriveronne - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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