Mardi 5 mai 2009 2 05 /05 /2009 21:43
Bonjour mes chers blogonautes !

Il y a quelques jours, je vous ai présenté le très bon "Apprentissage de l'anonymat" écrit par Cédric Dessaint, auteur des Editions Michel Champendal. Et bien figurez-vous que Cédric ne se contente pas d'écrire de sympathiques romans, en plus il écrit de remarquables (et remarquées !) nouvelles.
Avec son autorisation, en voici une avec laquelle il s'est distingué. Et je trouve personnellement que le jury a eu bien raison de le récompenser pour ce texte... que je ne qualifierai pas pour ne pas trop en dévoiler !
Mes chers amis, régalez-vous !
K.



Triomphe, etc.


Je sais ce que vous allez dire. A vaincre sans péril, on triomphe etc. Pardon de vous contredire, mais du péril il y en a eu ! C’est facile de critiquer maintenant qu’on est ici, une coupe de champagne à la main, à attendre le nom du gagnant. Mais il y a six mois de cela, lorsque tout a commencé, je peux vous dire que je n’étais pas du tout certaine de triompher. Alors quand je vois aujourd’hui, mon mari à mes côtés, fébrile, en train de jouer avec son alliance et que je sais que dans quelques minutes un joli sourire va enfin venir illuminer son visage, j’en retire une vraie fierté. Et peu importe ce que vous pouvez penser, je triomphe !

Peut-être que quand on n’a jamais rien gagné de sa vie, on est simplement content que ça arrive. Même si pour y parvenir, on force un peu le destin. Oui, bon... autant ne pas tourner autour du pot et avouer que j’ai carrément triché ! Mais je ne pouvais pas laisser mon mari déprimer toute sa vie, si ? Il fallait bien que je fasse quelque chose pour qu’il retrouve le sourire. Quand on épouse quelqu’un, on doit tout faire pour le rendre heureux. Je crois bien que le maire nous avait sorti un truc dans le genre lorsqu’on a échangé nos alliances. En parlant d’alliance, il faudrait que Louis arrête de faire tourner la sienne autour de son annulaire, il a la phalange complètement irritée. Je pourrais lui dire de ne pas s’en faire, qu’il est sûr de le gagner ce concours de nouvelles littéraires, mais ça lui gâcherait le plaisir lorsqu’il entendra le nom du vainqueur. Et puis il me poserait ensuite tout un tas de questions. Alors je me contente de lui passer une main dans le dos pour le rassurer.

Et puis tant qu’à être totalement honnête, il faut bien avouer que je l’ai fait aussi pour moi. Vivre avec un artiste frustré, c’est pas tous les jours marrant, croyez-moi ! Si vous pouviez voir la tête qu’il tire chaque fois qu’une lettre de maison d’édition refusant son manuscrit nous parvient. Et comme il est obstiné, il les propose régulièrement ses textes. Ce qui fait que des courriers négatifs, il en reçoit presque autant que des publicités pour les supermarchés. Au début, c’était les éditeurs parisiens les plus importants qui lui envoyaient des courriers types lui expliquant que « malgré toutes les qualités littéraires bla, bla, bla, votre texte « copier-coller du titre » ne rentre pas dans notre collection. Veuillez agréer, Monsieur, l’expression automatisée de notre considération formatée ». Et puis après, les moyennes et les petites maisons se sont mises à refuser à leur tour ses romans. Il y avait bien quelques lettres manuscrites encourageantes, mais au bout du compte, le résultat était toujours le même. Alors moi je le soutenais comme je pouvais, je lisais sa prose et je le félicitais. Mais comme il m’a dit une fois : « Qu’est-ce qu’une postière peut bien connaître à la littérature ? » J’avoue que sur le coup, ça m’a un peu vexée. J’ai pleuré un peu pour la forme. Mais il faut bien dire ce qui est, c’est assez vrai que je ne connais pas grand-chose au monde des livres. Si je suis une femme de lettres, les miennes doivent être cachetées, timbrées et oblitérées. Pour autant, je ne l’ai pas laissé se replier sur lui-même mon petit Louis. Sur mon vélo, pendant mes tournées matinales, j’ai pas mal réfléchi à comment lui venir en aide. Et puis j’ai fini par trouver. Et quand je le regarde à mes côtés, fébrile, dans cette petite salle où il sera bientôt couronné, je me dis que c’était le bon choix. Pour l’instant, il continue de jouer avec son alliance, portant la rotation à une moyenne de 95 tours minute ! Il va finir par se ronger le doigt et terminera certainement la soirée amputé, mais c’était le bon choix !

En fait, je ne suis pas toute seule dans le coup. J’ai dû me faire aider par Josiane. C’était elle qui distribuait le courrier pour l’organisateur du concours de nouvelles sur le thème « La rage de vaincre ». Sans elle, je n’aurais jamais pu intercepter les enveloppes. J’ai eu du mal à la convaincre. Elle a beau être syndiquée, de gauche, toujours à revendiquer, et tout... elle n’avait pas du tout envie de faire quelque chose d’illégal.
-    Je ne suis plus qu’à trois ans de la retraite !
-    Mais il n’y a aucun risque !
-    Pour toi peut-être, mais moi je risque gros...
-    Je t’en prie Josiane, Louis ne va vraiment pas bien. Il faut absolument qu’il gagne ce concours.
-    Mais comment un petit concours de nouvelles peut être aussi important pour lui ?
-    Ça... Je ne peux pas te l’expliquer. Les hommes sont comme ça, tu sais bien. De vrais gamins. Il faut toujours qu’ils soient les premiers. Il doit sûrement y avoir une explication psychologique, mais je ne suis pas une spécialiste...

Débiner les hommes, c’était la bonne chose à faire avec Josiane. Elle a déjà divorcé deux fois, d’un mari violent la première et d’un alcoolique la seconde. Elle vit aujourd’hui avec Jacky, un petit guichetier sans envergure qu’elle martyrise pour se venger des deux autres. Bref, pour elle l’amour n’a jamais été qu’un rapport de force entre homme et femme. Alors, lui donner l’impression d’avoir de l’emprise sur mon petit Louis, c’était la bonne méthode pour la convaincre.

Elle a quand même mis deux jours avant de se décider. Heureusement, aucune nouvelle n’avait encore été envoyée. Mais, lorsqu’elle s’est retrouvée avec le premier pli entre les mains, il a bien fallu qu’elle se décide. Et elle ne m’a pas laissé tomber Josiane. C’est quand même chic de pouvoir compter sur les collègues. C’est aux toilettes qu’elle m’a transmis la première grande enveloppe marron. Elle avait l’air de participer à une entreprise d’espionnage internationale et regardait tout le temps derrière elle, même si derrière elle, il n’y avait que le sèche-mains électrique. Alors du coup, on a procédé comme ça pour tous les participants. Et j’ai fini par intercepter tous les textes, un par un, sans exception. Une centaine en tout.

Ensuite, c’était la partie la plus difficile. La plus amusante aussi. Il fallait que je recopie les nouvelles et que je les affaiblisse d’un point de vue littéraire. Un vrai travail d’éditeur en somme ! Parce que si je m’étais contentée de faire disparaître les courriers, le concours aurait certainement été annulé faute de participants. J’ai donc dû ouvrir les enveloppes une par une, les décacheter soigneusement avec de la vapeur d’eau chaude, modifier leur contenu tout en conservant le nom de l’auteur et ses coordonnées, remettre le tout dans les enveloppes et les donner à Josiane pour qu’elle fasse suivre.

Bon pour certaines, je n’ai pas eu besoin de trop les massacrer. Il y a des auteurs qui se débrouillent très bien tout seul pour écrire des histoires sans intérêt bourrées de clichés. J’en ai quand même rajouté une petite louche, parce qu’on ne peut jamais être sûr du bon goût du jury.
Par contre, il y avait d’autres textes vraiment intéressants. Je me souviens de l’histoire d’un sportif qui enchaînait les saltos. Pendant toute la première partie, on croyait qu’il s’agissait d’un gymnaste. Et puis en fait, on apprenait vers la fin qu’il s’agissait d’un pilote de moto. Le type était en fait en train d’avoir un accident. Bon, je sais, raconté comme ça, ça a l’air un peu idiot, mais c’était vraiment surprenant. Le pilote finissait explosé sur le macadam avant qu’on l’emmène vers l’hôpital en hélico. Du coup, la vraie rage de vaincre, ça devenait la lutte contre la mort. Un texte vraiment poignant... qui a viré au grotesque après mes corrections. Déjà, je disais d’emblée qu’il s’agissait d’un motard, pour bien ruiner l’effet de surprise. Ensuite, j’ai multiplié par dix le nombre de saltos dans les airs. Et pour finir, au lieu qu’il retombe et parte aux urgences, je lui ai fait pousser des ailes dans le dos pour qu’il rejoigne le vaisseau martien qui se trouvait en vol géostationnaire au-dessus du circuit.

Un autre texte évoquait la maladie d’un enfant. Bon d’accord, j’ai eu les larmes aux yeux quand je l’ai lu, mais je n’ai pas eu d’états d’âme à modifier cette version, parce que franchement, utiliser le malheur d’un gosse pour gagner un concours de nouvelles, c’est pas joli, joli. Alors moi le gamin, et bien je l’ai ressuscité. Son passage dans les limbes lui avait permis d’acquérir un super pouvoir et des rayons lasers fluorescents lui sortaient des yeux. A la fin, le gosse détruisait toute la ville.
Je ne vais pas vous raconter comment l’évocation du 100 mètres des jeux olympiques de Berlin de 1936 est devenue une historie d’amour entre Adolphe Hitler et Jesse Owens, ni comment le passionnant échange de quatre comptables convoqués au même entretien d’embauche s’est transformé en un débat sur les variations conjoncturelles de l’exportation des clous de girofles de Madagascar.
Tout ce que je peux vous dire, c’est que le thème du concours, « La rage de vaincre », m’a vraiment habitée pendant toutes ces semaines durant lesquelles je suis devenu écrivain intérimaire. Après, il ne restait plus qu’à convaincre Louis de participer à ce concours, ce qui ne fut pas très difficile.

Et aujourd’hui je me retrouve dans cette petite salle surchauffée, avec un buffet sur la gauche et au fond une petite estrade sur laquelle un vieux monsieur est en train de terminer un discours que personne d’autre que lui n’a écouté. Il crache ses derniers mots dans le micro dont le larsen réveille par moments les quelques personnes présentes, pendant que Louis continue de s’exciter sur son alliance. Et moi j’attends que son nom soit prononcé. Car je ne doute pas un seul instant qu’il le sera. Bien sûr, dans les nouvelles, il y aurait une chute inattendue. Tous les textes que j’ai lus ces dernières semaines, tous sans exception, se conforment à cette règle narrative. Une fiction tire son intérêt des rebondissements finaux. D’ailleurs peut-être qu’une nouvelle avait été apportée directement par son auteur, sans passer par la poste. Peut-être que le texte de Louis était vraiment trop mauvais pour remporter un prix, même sans concurrence. Peut-être enfin que mes efforts avaient été rendus vains à cause du goût improbable d’un jury enthousiasmé par l’histoire de ce champion de tennis transformé en grenouille au moment où il recevait son énorme trophée ?

Mais non, aucun coup de théâtre n’allait survenir. Car dans la vraie vie, ça n’est pas comme ça que ça se passe. Dans la vraie vie, il ne faut pas attendre ce petit coup de pouce du destin. Pour gagner, il ne faut compter que sur soi...

-    Et le vainqueur est le texte « Triomphe, etc. » de...

Le vieux n’a pas pu finir sa phrase et je n’ai pas laissé le temps à Louis de réagir. Je me suis dirigée d’un pas décidé vers l’estrade pour recevoir mon prix.



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Par K.Rine - Publié dans : La vraie littérature - Communauté : Passion: l'écriture
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