Samedi 11 juillet 2009 6 11 /07 /2009 12:22
J'ai l'impression d'avoir toujours aimé Baudelaire, parce qu'il exacerbe les sentiments, parce qu'il ose décrire l'indescriptible, parce qu'il fait résonner en nous des sensations et des situations que nous avons connues. Ce poême, que j'aime particulièrement, appartient à cette dernière catégorie : celle des situations délicates dont l'on se dépêtre difficilement. Ayant retrouvé ce matin l'intégralité de ces vers qui trottent dans ma tête depuis une vingtaine d'années, je ne résiste pas au plaisir de vous les faire partager...



Il me dit qu’il était très-riche,

Mais qu’il craignait le choléra ;
— Que de son or il était chiche,
Mais qu’il goûtait fort l’Opéra ;

— Qu’il raffolait de la nature,
Ayant connu monsieur Corot ;
— Qu’il n’avait pas encor voiture,
Mais que cela viendrait bientôt ;

— Qu’il aimait le marbre et la brique,
Les bois noirs et les bois dorés ;
— Qu’il possédait dans sa fabrique
Trois contre-maîtres décorés ;

— Qu’il avait, sans compter le reste,
Vingt mille actions sur le Nord ;
Qu’il avait trouvé, pour un zeste,
Des encadrements d’Oppenord ;

— Qu’il donnerait (fût-ce à Luzarches !)
Dans le bric-à-brac jusqu’au cou,
Et qu’au Marché des Patriarches
Il avait fait plus d’un bon coup ;

— Qu’il n’aimait pas beaucoup sa femme,
Ni sa mère ; — mais qu’il croyait
À l’immortalité de l’âme,
Et qu’il avait lu Niboyet !

— Qu’il penchait pour l’amour physique,
Et qu’à Rome, séjour d’ennui,
Une femme, d’ailleurs phthisique,
Était morte d’amour pour lui.

Pendant trois heures et demie,
Ce bavard, venu de Tournai,
M’a dégoisé toute sa vie ;
J’en ai le cerveau consterné.

S’il fallait décrire ma peine,
Ce serait à n’en plus finir ;
Je me disais, domptant ma haine :
« Au moins, si je pouvais dormir ! »

Comme un qui n’est pas à son aise,
Et qui n’ose pas s’en aller,
Je frottais de mon cul ma chaise,
Rêvant de le faire empaler.

Ce monstre se nomme Bastogne ;
Il fuyait devant le fléau.
Moi, je fuirai jusqu’en Gascogne,
Ou j’irai me jeter à l’eau,

Si dans ce Paris, qu’il redoute,
Quand chacun sera retourné,
Je trouve encore sur ma route
Ce fléau, natif de Tournai.

 

Baudelaire (1865)

Par K.Rine - Publié dans : La vraie littérature - Communauté : Passion: l'écriture
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