Dimanche 4 octobre 2009 7 04 /10 /2009 08:44
Voici une nouvelle rien que pour vous....
Très bonne lecture !
Et on se retrouve en bas pour les commentaires ;)




Achromatopsie.

Il savait l’écrire sans aucune erreur, même à l’envers et de la main gauche. Eispotamorhca. Lu ainsi, cela ressemblait au nom d’une déesse exotique. C’était presque drôle. Presque seulement… Parce qu’en réalité c’était une malédiction qui pesait sur son regard, lui volant les couleurs qui embellissaient auparavant son univers. Et ce n’était même pas un monde en gris qui l’entourait. Non. Quand il avait retrouvé la vue après l’éclipse de 1999, c’était pour découvrir qu’il ne distinguait plus que le blanc et le noir. Et son existence était devenue une mauvaise bd, sans super héros…

Il frotta ses yeux fatigués et éteignit sa lampe de bureau. La nuit l’enveloppa, rassurante. De lourds rideaux masquaient la lumière du réverbère qu’un conseil municipal indélicat avait installé devant chez lui. Au fil des ans, il s’était mis à apprécier l’obscurité, car il y voyait mieux qu’en plein jour. Les objets clairs se révélaient à lui, dessinant le lieu où il se trouvait avec une précision surprenante. Il avait développé une vision hors du commun, comparable à celle des animaux nocturnes. Cela avait ses avantages : il consommait très peu d’électricité pour éclairer son appartement ! Et quand ses copains l’avaient emmené manger dans ce restaurant où les plats étaient servis dans l’obscurité, la mozzarella avait été parfaitement identifiable…

Mais cela comportait aussi des inconvénients non négligeables. Alors que sa vision nocturne augmentait au fil des années, sa vue baissait dramatiquement en plein jour… Il avait dû cesser de travailler comme jardinier. Lui qui avait eu un don pour créer de magnifiques massifs n’était plus capable de distinguer un rouge d’un fuchsia… Il avait donné sa démission, espérant trouver un nouveau boulot. Il s’était reconverti comme gardien de nuit dans un immeuble de bureaux. Le job était ennuyeux à mourir et le salaire minable. Heureusement, sa pension d’invalidité compensait ce manque à gagner. Et s’il avait perdu de vue la plupart de ses potes, il avait déniché des forums sympas sur internet. Il avait même une foule d’amis virtuels sur Facebook ! Mais depuis peu, c’était la lumière de l’écran de son ordinateur qui lui devenait de plus en plus insupportable. Dans quelques mois (quelques semaines?), il serait encore plus coupé du monde…

Jonathan se leva en soupirant. Ce soir, il n’avait pas envie d’aller sagement se coucher. C’était une nuit de liberté dans son emploi du temps de surveillant de pièces vides. Il comptait bien en profiter un peu. Il devait changer ses habitudes s’il ne voulait pas finir seul dans son deux pièces à 28 ans.

Il empoigna son long manteau noir qui lui donnait l’impression de se fondre dans la nuit, et sortit en claquant la porte. Sa mère avait raison. Sur le répondeur, sa voix nasillarde l’avait exhorté à réagir, à prendre l’air, à se refaire des amis. Pourquoi pas ?

Il descendit son escalier en sautant les marches avec dextérité malgré les plafonniers qui restaient éteints : le carrelage à damier blanc et gris lui facilitait grandement la tâche ! En passant dans le hall, il jeta par habitude un coup d’œil dans son reflet qu’un généreux miroir tentait vainement de projeter dans la pénombre. Il rajusta la mèche de cheveux brune qui balayait son front et évita soigneusement son propre regard. Depuis combien de temps ne s’était-il pas fixé dans une glace ? Cela ne se calculait plus. Il aurait même pu croire qu’il n’avait jamais su que ses yeux étaient d’un bleu extraordinairement pâle depuis sa naissance. Mais il se jouait la comédie : il connaissait la couleur de ses yeux. Ainsi que le blanc presque lumineux qui l’avait remplacée depuis neuf ans dans le miroir… Achromatopsie… Où comment perdre jusqu’à l’envie de se regarder en face.

Jonathan sortit enfin et tourna rapidement à gauche, poussé par une violente bourrasque. La pluie lui attrapa les épaules sous une chape humide. Heureusement, il n’allait pas loin… Le Cadran Noir, pub à la mode, était à quelques pas de chez lui. Il en poussa la porte, la tête rentrée dans les épaules pour échapper aux ultimes gouttes de pluie.

L’odeur de la cigarette n’agressa pas ses narines comme il l’avait prévu. Le jeune homme se rappela soudainement que la loi interdisait dorénavant de fumer dans les lieux publics. De nombreuses tables rondes étaient occupées et encerclaient une piste de danse où de jolies filles se trémoussaient déjà. La musique n’était pas trop forte. Il décida de s’installer au bar. Il commanda un mojito et se perdit un long moment dans la contemplation de ce liquide qui brillait étrangement dans son verre. Finalement, il se décida à en avaler une gorgée et sentit une bouffée de chaleur l’envahir. Il n’avait plus bu depuis longtemps…

Jonathan tourna son regard pâle vers la salle. L’endroit aurait pu être fait pour lui : les murs du pub étaient d’un noir profond et zébrés de fulgurantes traces de peinture blanche. Les tables, blanches elles aussi, se détachaient parfaitement dans ce décor et permettaient à Jonathan de discerner les quelques objets qui n’apparaissaient pas naturellement dans son champ de vision : les plantes vertes en plastiques, quelques bancs recouverts de coussins argentés, et la sublime robe qui plongeait vers les reins de la créature qui venait de prendre place à une table non loin de lui…

Il déglutit, la bouche plus sèche qu’un buvard. Et reprit rapidement une gorgée de mojito qui accéléra les battements de son cœur. Qui était-elle ?

Jonathan bougea légèrement, toujours accoudé au bar, tentant d’empêcher son regard meurtri de courir le long des délicates vertèbres qui se dessinaient, telles de petites collines, sous la peau de la jeune femme. Mais ses efforts étaient vains. Au mieux tenait-il quelques secondes avant de chercher de nouveaux détails sur ce dos gracieux…

Elle rit. Un rire léger et grave à la fois. Ses épaules ondulèrent un instant, une omoplate saillit sous sa chaire pâle. Jonathan frémit et détourna le regard, dérouté par sa réaction. Pourquoi s’intéressait-il autant à cette femme ? Qu’avait-elle de spécial ? Etait-ce sa peau délicate, d’un rose presque translucide, qui le mettait ainsi en émoi ? Il sursauta et se retourna vivement vers la délicieuse créature qui bavardait toujours avec une amie. Rose ? Comment ça rose ? Comment pouvait-il en être aussi pleinement certain ? Il n’était plus capable de différencier les couleurs de peau depuis longtemps !

La bouche entrouverte, les yeux incrédules, il laissa son regard glisser longuement dans cet impudique décolleté… Rose… Oui, il le voyait !

Le souffle court, Jonathan dévisagea l’autre femme. Sa peau était d’une désespérante blancheur… Tout comme celle des autres danseuses de la boîte de nuit… Alors, rien n’avait changé ? Pourtant, il la voyait vraiment cette couleur ténue auréolant la peau de la femme qui lui tournait toujours le dos ! Son amie croisa le regard de Jonathan et se pencha légèrement pour signaler à la divine créature colorée qu’une homme au bar la regardait sans vergogne. Allait-elle se retourner ?

En apnée, il attendit. Cette femme était spéciale. Si elle se retournait… S’il voyait son visage… Peut-être y distinguerait-il une autre couleur ? Celle de ses yeux… ?

Elle bougea imperceptiblement. Une mèche de cheveux masqua son profil tandis qu’elle paraissait hésiter à lui faire face. « Regarde-moi ! » avait-il envie de lui hurler. Il voulait tellement croiser son regard, il espérait tellement que celui-ci ne soit pas aussi vide d’expression de ceux des autres… Mais elle resta face à son amie.

Dépité, Jonathan lui tourna résolument le dos. Son mojito émettait toujours cette lueur un peu laiteuse… Il le finit d’un trait. Il avait chaud. Mais bizarrement, il avait l’impression que c’était la jeune femme assise à quelques pas de lui qui irradiait dans son dos plutôt que les effets de l’alcool… Il tenta de se raisonner. Il n’y avait aucune explication logique à ce qu’il venait de vivre. Son achromatopsie était définitive, les médecins étaient formels. Aucune chance pour qu’il retrouvât un jour une vision partielle des couleurs. Il avait donc imaginé tout cela. Dans son désir de renouer avec la société, il avait laissé son cerveau le berner, lui faire croire un court instant qu’il était quelqu’un de normal… Qu’il pourrait avoir une relation normale avec la jeune femme à la peau rose…

Mascarade. Sa dernière relation amoureuse avait pris fin à peine commencée. Qui pouvait supporter de vivre la nuit ? D’habiter dans un endroit bicolore où les sources de lumière se raréfiaient au fil du temps ? Aucune femme censée n’accepterait jamais de telles conditions de vie. Quant à fonder une famille, plutôt perdre carrément un œil que d’y croire un seul instant !

Oui, ses sens et sa raison l’avaient trompé. Maintenant, il en était sûr…

Jonathan ne put retenir un soupir : l’idée de se refaire des amis ce soir lui paraissait de plus en plus extravagante. Une idée digne de sa mère en somme ! Il attrapa son portefeuille et jeta négligemment un billet sur le bar. Il en avait assez bavé pour ce soir, la bête retournait dans son antre…

Il y eut un mouvement derrière lui, accompagné d’un bruit de chaise. Il se retourna sans réfléchir, et comprit trop tard son erreur : une nouvelle fois, il contemplait, médusé, le dos coloré de cette femme. Elle et son amie s’étaient levées et paraissaient prêtes à partir. Celle dont il avait déjà croisé le regard lui sourit distraitement avant de passer son bras sous celui de sa voisine. Incapable du moindre mouvement, Jonathan comprit qu’il espérait encore découvrir le visage de cette inconnue qui le tourmentait en silence depuis de longs instants. Elle fit un pas de côté, posa une main sur celle de son amie, puis effectua un quart de tour pour se diriger vers la porte. Son profil était doux, ses lèvres d’un rose à peine plus marqué que sa peau. D’épais cils noirs reposaient sur ses paupières baissées.

Pétrifié, il la vit passer près de lui comme au ralenti. Son parfum sucré pénétra en lui plus violemment que ne l’aurait fait la fumée d’une cigarette. Quelques mèches de cheveux s’échappaient de sa coiffure et caressaient l’ovale de son visage. Elle n’était plus qu’à quelques centimètres de lui. La voix de son amie parvenait aux oreilles de Jonathan comme assourdie : « Je vais te raccompagner… ». Ses sourcils se levèrent gracieusement. Elle allait sourire, il en était sûr ! Les cils sombres libérèrent enfin ses paupières et de larges yeux pâles survolèrent ceux de l’homme accoudé au bar.

Ses doigts se crispèrent sur le rebord du zinc. Non, ce n’était pas possible ! Il avait mal vu ! Cela ne se pouvait pas ! Jonathan se força à ciller plusieurs fois pour reprendre pied dans la réalité. Que lui arrivait-il ce soir ? Tout ceci n’avait aucun sens ! Haletant, il constata avec horreur que les deux femmes avaient déjà franchi la porte du pub. Il bondit à leur poursuite, sans savoir ce qu’il allait vraiment faire.

Un froid humide le saisit dès qu’il mit un pied sur le trottoir encore trempé. La lumière d’un lampadaire l’empêcha un instant de discerner clairement ce qui l’entourait, mais sa vision nocturne reprit rapidement le contrôle de la situation : à près de cent mètres, les deux femmes discutaient à côté d’une berline grise. Cette dernière appartenait sans aucun doute à l’amie de la jolie créature qui avait enfilé un long manteau noir. Jonathan avança vers elles. Il avait envie de hurler : pourquoi avait-elle choisi un manteau noir ? Pourquoi lui dissimuler la tendre teinte de sa peau ? Connaissait-elle seulement le reflet désastreux que cette couleur maudite donnait à sa peau si claire ?

Il faillit s’arrêter de marcher. Lui aussi était à deux pas de chez lui. Mais dans l’autre sens… C’était insensé. Qu’allait-il faire ? Dire ? Et cette voix, aussi claire et profonde que son rire, l’envoûtait à présent…

Elle avait raison. Une telle créature ne devait pas rester seule. Allez savoir ce qui pourrait lui arriver en pleine nuit ? Elle pourrait faire une mauvaise rencontre… « Te rencontrer ? » glissa une désagréable petite voix à l’oreille de Jonathan.

Il avait dramatiquement ralenti son allure. Il n’allait tout de même pas se baisser pour refaire son lacet ! Surtout qu’il portait des boots… Encore trois pas, deux… Et il les dépasserait. Il serait trop tard. Il ne la reverrait peut-être jamais. Cette idée était insupportable… Un pas… Il entraperçut sa main et sourit : se lasserait-il un jour de contempler ce rose délicat ?

Il était lancé. Impossible de reculer. La plus grande des deux femmes le regardait, le sourcils interrogatif. L’autre gardait les yeux baissés, mais il savait qu’elle le détaillait déjà. Il se souvint qu’un être humain mettait moins de dix secondes à se faire une première impression sur un nouveau venu. Qu’en était-il des aveugles ?

Il fit face à la jeune femme au regard qu’il savait incroyablement pur, ignorant volontaire l’autre.

Voilà, c’était fait. Etrangement, un énorme poids s’envola de ses épaules : à présent, la suite ne lui appartenait plus vraiment…

Elle leva ses yeux opalins vers lui. Ils semblaient briller de l’intérieur. Comme un phare qui pourrait guider le bateau de sa vie dans toutes les tempêtes du monde…

Il n’aurait pu être plus franc. Et il savait qu’elle le sentait. Son petit hochement de tête l’en convainquit. Il sentait le regard de l’autre femme passer silencieusement de l’un à l’autre, comme on suit la balle lors un match de tennis…

Lucie… Luciole… Encore la lumière… Sa lumière… Jonathan ne put retenir un sourire en apprenant son prénom.

Il y eut un court silence. Réfléchissait-elle à sa proposition de la raccompagner chez elle ? Ou tentait-elle de trouver un moyen élégant pour se débarrasser de lui ?

Il laissa passer un instant. Comment lui expliquer qu’ils se ressemblaient bien plus qu’elle ne pouvait s’en douter ? Qu’ils se complétaient ? Il contempla son adorable visage et sentit son cœur se gonfler dans sa poitrine. Il aurait tout le temps de le lui expliquer, plus tard…

Elle sourit et lui tendit son bras.

Dans les ténèbres, ils échangèrent leur premier sourire.

Devant Lucie disparut Eispotamorhca …

FIN

Par K.Rine - Publié dans : Nouvelles - Communauté : Amoureux, à vos plumes!
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