Le Roman de Marjolaine : les deux premiers chapitres
Voici en exclusivité, et avec l'accord des EMC, les deux premiers chapitres du Roman de Marjolaine.
CHAPITRE 1
Marjolaine s'arrêta un instant sur le palier du premier étage, exténuée. C'était l'étage de trop sur sa longue garde d'infirmière de 48 heures qu'elle avait passé à courir d'un service à l'autre.
Elle avait été la seule infirmière disponible sur toute la maison de retraite, ses deux collègues ayant attrapé une vilaine gastro. "Si elles n'étaient pas allées se goinfrer à ce ridicule
cocktail de bienvenue du nouveau patron, ce ne serait pas arrivé", songea Marjolaine, un brin amère, tandis qu'elle cherchait désespérément ses clefs dans son petit sac à main. Mais ces dernières
semblaient se jouer de ses doigts engourdis par la fatigue. Elle réussit finalement à attraper son trousseau, et ouvrit la porte de son appartement en concluant que son nouveau patron avait dû
être malade lui aussi et que c'était une punition méritée. N'avait-il pas supprimé deux postes d'aide-soignante, imposant de fait une surcharge de travail aux infirmières ?
Par habitude, Marjolaine accrocha son sac à main et sa longue veste en laine noire au dos de la porte d'entrée à présent close. Elle soupira. Elle était chez elle. Enfin. Fourbue, les jambes
lourdes, le dos douloureux d'avoir dû manipuler seule Monsieur Raymond qui s'était obstiné toute la journée à enlever son change, prétextant qu'il avait passé l'âge de porter des couches, une
grande lassitude s'empara d'elle. Ce n'était pourtant pas le moment de s'affaler sur le canapé qui lui tendait les bras depuis le salon, juste en face de la porte d'entrée. Elle devait s'occuper
de son courrier, de trouver quelque chose à manger, de faire tourner une lessive, et de passer un bon coup d'aspirateur dans l'appartement. Certes, elle aurait pu le faire demain. Mais demain
était une journée de repos. Et le repos était sacré pour Marjolaine car il annonçait le seul moment où elle pouvait travailler sur le grand projet qui l'habitait depuis près de deux ans : son
premier roman.
A la pensée de son livre en attente sur l'ordinateur, son corps se remplit d'une énergie nouvelle. Demain, elle passerait la journée à avancer sur son tapuscrit. Demain, elle retrouverait cette
femme magnifique qu'elle avait inventée et qui luttait actuellement entre la vie et la mort. Demain, elle ferait arriver à son chevet le beau Jonathan, et il accepterait de pratiquer l'opération
qui la sauvera. Demain... ? Pourquoi attendre aussi longtemps ?
Ce fut comme si sa lassitude s'était envolée, comme si son dos n'avait pas souffert des caprices de Monsieur Raymond, comme si sa garde de 48 heures n'avait laissé aucune séquelle dans son corps.
Marjolaine prit tout juste le temps d'enfiler ses chaussons et attrapa dans le congélateur un plat surgelé tout prêt. Elle ôta l'emballage en carton. Le micro-onde ferait le reste ! Tandis que le
ronronnement du four emplissait déjà la cuisine, la jeune femme traversait son salon sans un regard pour les katanas accrochés au mur autour d'un arc au carquois bien rempli. Elle attrapa une
petite bassine pleine de linge sale à l'entrée de sa chambre et, s'adressant inopinément à son ordinateur encore éteint dans un coin de la pièce, lui lança un complice "J'arrive... !" d'une voix
enjouée. Elle repartit vers la salle de bain, amusée par son brin de folie : "Parler à son ordinateur ! Ma pauvre fille, ça ne va pas mieux !", se dit-elle sans se prendre au sérieux. La machine
à laver fut mise en route avec autant de rapidité que le micro-onde. Marjolaine refusait de consacrer son temps libre au tâches ménagères, mais fille d'une japonaise élevée dans les traditions de
sa famille, elle avait hérité de sa mère le sens de la rigueur et de la discipline. Il n'était donc pas non plus question pour elle de vivre dans un endroit sale ou mal rangé. Elle attrapa
l'aspirateur, calculant mentalement que si elle faisait assez vite le micro-onde n'aurait peut-être pas sonné avant qu'elle n'eut fini. Ce fut vite fait. Mais bien fait. Sa mère n'aurait
certainement pas apprécié que Marjolaine ne fût pas un peu plus perfectionniste dans son ménage, mais la jeune femme avait appris au fil des années à ne pas reproduire l'attitude qu'elle jugeait
trop stricte de sa mère. La propreté, oui ! Les corvées interminables, non !
Marjolaine terminait de passer l'aspirateur quand une sonnerie retentit. Ce n'était pas le réconfortant appel du micro-onde qui invitait à passer à table, mais la mélodie du téléphone. La belle
énergie de Marjolaine sembla s'envoler tout à coup quand elle lut le nom de sa tante Judith sur le combiné. Elle savait à l'avance que sa tante allait la relancer, encore, pour la soirée de la
promo. A la troisième sonnerie, Marjolaine décrocha, bien décidée à ne pas se laisser faire...
- Salut tata!
- Bonjour ma grande! fit une voix fine et guillerette. Tu n'es pas trop fatiguée? Une garde de quarante-huit heures, ma pauvre, quel enfer! Je me rappelle quand j'étais infirmière au CHU, je
n'avais qu'une envie en rentrant c'était d'aller me coucher!
- Non, ça va, mentit Marjolaine qui, soudainement, avait très envie, elle aussi, d'aller se coucher.
- Bon, et bien c'est le principal!
Il y eut un court silence.
- Mais je ne t'appelais pas pour ça, reprit tante Judith de sa voix alerte. Je me demandais si tu t'étais trouvée une robe pour samedi soir...
- Ah non, tata! Tu ne vas pas remettre ça sur le tapis! s'emporta immédiatement Marjolaine.
Elle s'en voulut du ton un peu rude qu'elle avait employé. Sa tante ne cherchait que son bonheur, et ne méritait pas qu'elle l'agresse ainsi...
- Je veux dire, reprit-elle plus doucement, tu sais très bien que je n'ai pas envie d'y aller, tata. Pourquoi tu m'en reparles à chaque fois?
- C'est juste que tu sors si peu. Tu passes ta vie enfermée avec des vieux ou cloîtrée chez toi avec ton fichu bouquin. Je me rappelle quand j'avais ton âge, enfin non, quand j'avais ton âge
j'étais déjà mariée... Mais j'aimais sortir ! Et c'est comme ça que j'ai connu ton oncle. Ah, je me rappelle que l'on avait passé une merveilleuse première soirée ensemble...
Tandis que Tante Judith s'accordait une pause pour revivre sa rencontre avec l'homme de sa vie, Marjolaine ravalait péniblement sa remarque sur le "fichu bouquin" qui l'empêchait de vivre la
sienne. Sa tante serait-elle un jour capable de comprendre qu'au contraire, il n'y avait qu'en compagnie de ce "fichu bouquin" qu'elle avait l'impression de vivre, d'être elle-même, de pouvoir
enfin se laisser aller ?
- Bref, fais-moi plaisir ma chérie, je t'en prie, juste cette fois : va à cette fête de promo! supplia tout à coup sa tante.
- Mais tata je...
- Tu sais, la coupa tante Judith d'une voix rendue sourde par l'émotion, je me suis promise de veiller sur toi depuis que mon frère et ta mère... Enfin, depuis qu'ils nous ont quittés... Et je
voudrais tellement te voir heureuse en compagnie d'un homme qui pourra veiller sur toi quand je ne serai plus là...
Marjolaine aurait aimé répliquer, lui dire combien elle était déjà heureuse, même si aucun homme n'occupait sa vie, lui expliquer, pour la centième fois peut-être, qu'elle devait mener à bien son
projet de roman avant de penser à autre chose, mais une boule lui avait noué la gorge. Elle prit une longue inspiration, ferma un instant ses yeux noirs, et réussit à retrouver l'usage de sa
voix.
- D'accord tata, s'entendit-elle dire. J'irai samedi soir à cette fête.
Sa tante reprit quelques minutes son verbiage redevenu léger et joyeux, puis raccrocha. La sonnerie du micro-onde retentit. Mais Marjolaine n'avait plus tellement faim...
Les doigts fins couraient avec dextérité sur le clavier de l'ordinateur, enchaînant les phrases avec une facilité déconcertante. Elles défilèrent sur l'écran du traitement de texte, créèrent des
paragraphes, puis disparurent soudain pour laisser place au mot "Chapitre".
Marjolaine s'arrêta pour reprendre sa respiration. Le chapitre venait d'être bouclé. Elle le relirait plus tard. Elle avait l'impression de réintégrer doucement son corps après une belle envolée
auprès de son héroïne. Elle se sentait bien, comme toujours après plusieurs heures passées auprès des personnages qu'elle avait créés de toutes pièces. Etrangers au début de son roman, elle
s'était attachée à eux, les affublant de certaines manies qu'elle avait pu observer chez ses propres amis. Son héroïne, Emma, avait tendance à toujours jeter un regard discret vers les vitrines
des magasins, non pour en admirer l'étalage d'articles, mais pour croiser son reflet dans la devanture. Comme sa tante Judith... Quelle serait la réaction de cette dernière quand elle lirait son
livre ? Le lirait-elle seulement, ce "fichu bouquin" ? "Pour qu'elle puisse te lire, ma fille, encore faudrait-il qu'il soit publié !" se dit Marjolaine à haute voix en se levant de sa chaise
dactylo.
Etre publiée. Le plus cher désir de tout écrivain. Savoir son talent reconnu, son style apprécié. Etre payé en retour de toutes ces heures passées à taper sur son clavier, à hurler sa rage quand
les mots se refusent, à relire encore et encore son texte dans l'espoir de toujours l'améliorer. Et surtout contrer, pour la première fois de sa vie, cette éternelle insatisfaction de ce qui a
été écrit. Etre édité... Pour cela, il fallait finir ce "fichu bouquin" !
Marjolaine constata qu'il était l'heure du goûter. Elle sourit : elle aimait goûter, comme les enfants. S'assoir devant un bon chocolat chaud, y tremper une tartine couverte de beurre salé, ou
encore déguster une bonne crêpe... Et pour les envies de crêpes, il n'y avait qu'une seule adresse pour la jeune romancière : c'était Chez Lucette ! Marjolaine attrapa son sac à main et sa veste
en laine noire et dévala l'escalier. Arrivée dans le petit hall sombre de son immeuble, elle prit une seconde pour vérifier dans une haute glace qu'elle ne semblait pas sortir de son lit. Ses
cheveux noirs, courts et souples, n'en faisaient un peu qu'à leur tête sur la sienne, mais qu'importait : les gens du quartier la connaissaient suffisamment pour ne plus s'en étonner. Elle enfila
sa veste, se fit pour la millionième fois la remarque qu'elle aurait aimé être beaucoup plus grande, mais l'héritage de sa mère avait là-aussi laissé son empreinte... Elle ouvrit en grand la
porte de son immeuble.
L'air marin lui fouetta le visage comme pour la sortir totalement de l'état second dans lequel la mettait son récit. Elle apprécia, comme à chaque fois, l'odeur salée de la mer qui roulait sur la
plage à deux rues de chez elle. Le vent déjà frais de cette fin d'automne lui porta presque immédiatement la délicieuse odeur des crêpes de Lucette...
Occupant tout le rez-de-chaussée de l'immeuble jouxtant celui de Marjolaine, la Crêperie de Lucette restait ouverte toute l'année. Bondée de touristes pendant la période estivale, elle redevenait
un petit lieu intimiste et douillet quand la mauvaise saison était de retour. Il y faisait chaud, les banquettes en velours rouge sombre invitaient les clients à rester plus longtemps que prévu,
et la naturelle chaleur amicale de Lucette, quinquagénaire vendéenne pure souche au yeux d'un bleu à faire pâlir tous les océans de la terre, forçait presque les gens à revenir passer du bon
temps dans sa crêperie. Marjolaine poussa la porte aux petits carreaux vitrés, un sourire déjà aux lèvres.
- Bonjour Lucette, fit-elle.
Lucette, occupée à ranger des verres derrière un petit bar, se redressa en souriant à son tour.
- Marjolaine! Entre ma chérie! Tu as l'air épuisé.
Puis, se tournant vers les cuisines :
- Jacques! Une normande pour Marjo!
La jeune femme prit place à une petite table ronde dissimulée dans un coin, derrière un petit paravent. Epuisée ? Oui, tout à coup, après avoir terminé son travail de romancière, Marjolaine se
sentait éreintée. Elle avait sorti d'elle-même tout ce qu'elle avait pu y trouver pour le mettre dans ses pages, et à présent elle devait sérieusement penser à recharger ses batteries. Mais
c'était une saine fatigue. Celle que l'on éprouve après un travail pénible mais bien fait. Et la romancière savait que dans quelques heures elle éprouverait de nouveau cet irrépressible besoin
d'écrire, de se laisser emporter par les vagues de son imagination...
Lucette apparût à ses côtés, une assiette fumante dans les mains.
- Tiens ma belle. Ca va te requinquer! fit-elle en la servant.
La crêpe, d'où émanait une odeur chaude et délicieuse, renfermait sous sa fine dentelle des pommes cuites nappées de cannelle. Une rosace de chantilly, posée au milieu de ce pêcher mignon,
fondait avec une lenteur alléchante. Marjolaine trouva soudainement sa vie très belle...
Sans plus de façon, Lucette s'était assise en face d'elle.
- Et ton livre, ça avance?
La jeune femme fit "oui" de la tête en avalant sa première bouchée. Cette crêpe était une pure merveille!
- Oui, oui, reprit-elle. Je dois rencontrer un conseiller littéraire de la maison d'édition Dascaux dans deux semaines. Ca me donne à peine le temps de peaufiner la première partie. Pour la
seconde et bien...
Marjolaine eut une petite moue : aurait-elle le temps de relire complètement la fin de son roman avant de le présenter à l'œil avisé du conseiller? Elle appréhendait ce moment depuis longtemps
mais, afin de pouvoir écrire en toute liberté, l'avait volontairement effacé de sa mémoire durant tout le temps de la rédaction de son roman. Neuf mois. Il lui avait fallu neuf mois pour coucher
par écrit tout ce qu'elle avait à dire. Pour "accoucher" de son œuvre, comme elle le lisait souvent dans diverses revues littéraires. Et elle savait combien ce terme pouvait être exact. La
douleur était toujours présente chez elle : soit parce qu'elle écrivait et luttait contre les mots avant de parfois jouer avec ; soit parce qu'elle n'arrivait plus à écrire et désespérait de
retrouver l'élan pour continuer son roman. Mais ce mal n'était rien comparé à l'intense plaisir de lire ce que son imagination avait produit.
- J'ai confiance en toi, fit Lucette en posant gentiment sa main sur le bras de Marjolaine. Tu vas y arriver.
Et dans un franc sourire, elle quitta la table pour retourner vaquer à ses occupations. Le caractère toujours très positif de Lucette remontait tout aussi bien le moral de la romancière que ses
crêpes. Marjolaine sentait qu'elle reprenait des forces tandis que la crêpe s'évanouissait rapidement de son assiette.
A présent, ce qu'il lui fallait, c'était trouver de nouvelles idées pour son livre. Et très souvent, la crêperie de Lucette lui fournissait de la matière première : l'endroit, très calme entre
deux services, lui permettait de se ressourcer, mais aussi d'observer à la dérobée des personnes de passage. Elle se les décrivait mentalement, tentait d'imaginer leur métier, leur famille... Et
souvent elle attrapait au vol une de leurs particularités qu'elle replaçait dans son roman. C'était ainsi que le conseiller des éditions Dascaux lui avait dit de travailler ses personnages. Et
elle devait bien avouer que cela fonctionnait plutôt pas mal.
Ce type là, qui venait d'entrer, par exemple... Plutôt grand, châtain, il portait un complet bleu marine et des chaussures certainement hors de prix. Il s'était assis directement au bar, sous le
regard bienveillant de Lucette : visiblement, ce n'était pas la première fois qu'il venait chez elle. Ils échangèrent quelques mots et un rire grave et doux lui échappa. Marjolaine chercha son
regard dans l'immense miroir derrière le bar, mais il avait baissé les yeux sur la tasse de café que Lucette venait de lui apporter. Quelques mèches rebelles retombaient sur son front, ses lèvres
étaient charnues. Il sourit, dévoilant une dentition trop impeccable pour n'avoir jamais été retouchée. La romancière croisa le regard vert et or de son sujet d'étude : c'était à elle qu'il
souriait ! Une violente chaleur l'envahit : elle se sentit rougir comme une lycéenne et détourna vivement la tête, replongeant vers son assiette vide. Elle s'affaira à y picorer minutieusement
quelques minuscules morceaux qui lui avaient échappé, tentant de calmer les battements trop rapides de son cœur. Quelle honte ! Se laisser ainsi surprendre à dévisager un parfait inconnu !
Qu'aurait pensé sa mère? Elle croisa ses couverts dans son assiette, gesticula un peu sur sa chaise en repliant sa serviette. Elle mourrait d'envie de le regarder de nouveau, juste pour voir...
Pour voir quoi ? "T'es une vraie gamine !" se sermonna-t-elle intérieurement.
Il y eut du bruit au bar. Lucette lança son joyeux "Au revoir". Il partait ! Marjolaine releva vivement la tête, surprise par cette étrange émotion qui montait en elle. En une seconde, la
romancière prit le pas sur elle et lui projeta son image en train de courir dans la rue à la poursuite du parfait inconnu. Elle se ressaisit rapidement, se contentant de regarder sa silhouette
franchir le pas de la porte. Il tourna à gauche et lança un dernier regard à l'intérieur de la crêperie. Leurs yeux s'accrochèrent une ultime fois. Elle eut l'impression de le voir sourire...
Chapitre 2
Marjolaine tergiversait dans sa chambre. Elle avait ouvert sa large armoire où s'alignaient, dans un ordre militaire, toutes ses affaires. Triées par genre et... par couleur! Encore une
maniaquerie qu'elle tenait de sa mère! Après avoir laissé ses yeux errer sur la pile des jeans qu'elle affectionnait tout particulièrement, la jeune femme avait finalement tendu la main vers les
quelques robes accrochées du côté de la penderie. Elle avait promis à sa tante d'aller à cette soirée, et elle tiendrait parole. Elle allait même faire son possible pour lui faire honneur. Elle
attrapa donc une simple mais élégante petite robe noire qu'elle enfila sur le champ. Marjolaine capta son reflet dans le miroir de la porte intérieure de son armoire et ne fut totalement
satisfaite. Certes, la robe dévoilait la courbe gracieuse de son cou et d'une grande partie de son dos, détournant habilement l'attention masculine de cette poitrine ronde qu'elle n'aurait
jamais, mais elle restait une "petite bonne femme" d'un mètre cinquante-cinq. Et il était hors de question qu'elle aille se percher sur des talons hauts! De toute façon, elle était
incapable de marcher avec ce genre d'échasses! Elle attrapa donc une simple paire de balerines noires qui se mariaient cependant très bien avec sa robe. Avant de sortir de sa chambre à coucher,
elle eut un regard navré vers son ordinateur : elle aurait mille fois préféré rester devant son écran ce soir. Ne travaillant pas demain, elle aurait pu se permettre de fignoler son tapuscrit
jusque tard dans la nuit, peut-être même aurait-elle eu le temps de relire le début de la seconde partie?
La sonnerie du téléphone la sortie de ses regrets. C'était tante Judith...
- Alors ma grande? Prête pour ton grand soir? fit la tata d'un ton enjoué.
"On croirait que c'est elle qui va aller à cette saleté de fête!" ne put s'empêcher de penser Marjolaine en retenant un soupir d'exaspération.
- Presque! répondit la jeune femme avec le plus d'enthousiasme possible.
- Bon, je sais que cela ne t'enchante pas trop... commença Judith.
"Ca s'entend tant que ça?" pensa ironiquement la romancière.
- Mais tu verras qu'un jour, tu me remercieras! conclut la femme d'un ton persuasif.
- Oui tata. Bon, si je ne veux pas être en retard, faut que je parte! coupa court Marjolaine, à la limite de l'agacement.
Quelques minutes plus tard, armée de son sac à main et de tout son courage, la jeune romancière quittait sans entrain son appartement.
La mer était haute. Elle roulait, presque en silence, sous le ciel étoilé. Dans une heure à peine elle reprendrait son éternel va-et-vient.
Dans sa petite voiture noire, Marjolaine longeait à faible allure la plage du port. Elle avait ouvert sa fenêtre malgré le vent automnal qui lui mordait la peau. Elle aimait cet endroit plus que
tout au monde, et ce malgré tout ce qu'il recélait encore de souffrances. Le bruit des vagues qui s'échouaient sur la plage, le cri de quelques mouettes noctambules, et à présent le doux
entrechoc des bâteaux contre les quais du petit port, tout lui était familier. Elle vivait ici depuis toujours, entourée par des parents attentifs bien que son métier amenât souvent sa mère à
voyager.
Japonaise née au pays du Soleil Levant, puis éloignée des siens pour terminer ses études en France, Akasuki était tombée follement amoureuse de la Vendée et de son jeune et séduisant professeur
de français. Elle avait très vite décidé de tout quitter pour rester dans ce pays qui la fascinait, en compagnie de l'homme qu'elle aimait et de la petite fille qui grandissait déjà dans son
ventre. Marjolaine était née en avril, peu de temps avant la dernière partie des examens de la Maîtrise de français que convoîtait sa mère. La petite nippone, acharnée et persévérante, se tua à
la tâche pendant les deux mois qui suivirent, bien décidée à réussir à s'occuper de son nouveau-né et à passer avec succès sa Maîtrise. Ce qu'elle fit au mois de juin de la même année.
Thierry, son père, attendait à l'entrée de la faculté, sa fille serrée contre lui, priant pour que sa femme, épuisée par le manque de sommeil, réussisse à convaincre le jury de son excellence.
Quand elle descendit les marches du bâtiment, un paisible sourire flottait sur ses lèvres, rassurant immédiatement son époux. Jamais elle ne lui raconta son entretien, tout comme elle ne lui
avoua jamais qu'elle avait eu une note excellente, bien supérieure à celle qu'il avait lui-même obtenu quelques années auparavant. Il était dans l'éducation des femmes japonaises de ne pas
paraître meilleure que leur conjoint... Ce fût ainsi que sa mère entra dans une grande école qui fit d'elle une traductrice reconnue, maîtrisant parfaitement le français, le japonnais, mais aussi
l'anglais et l'italien. Elle se mit à beaucoup voyager, emmenant parfois Marjolaine avec elle quand elle fut un peu plus grande.
Cependant, la jeune Marjolaine comprit très vite qu'elle ne souhaitait pas mener une vie aussi trépidante que celle de sa mère. Elle aspirait au calme et, contrairement à beaucoup de ses
compatriotes, ne sentait pas en elle une ambition démesurée. Ce fut pourquoi, lorsque sa tante Judith l'emmena sur ses pas découvrir le métier d'infirmière, Marjolaine y trouva rapidement tout ce
à quoi elle aspirait : un travail utile, méticuleux, où elle pourrait rester elle-même...
Parallèlement, Thierry, bienheureux père et mari, continuait de donner ses cours dans l'université où il avait rencontré Akasuki. Il se débrouillait plutôt bien avec sa fille en l'absence de sa
femme, et se permit même de prendre quelques congés pour les suivre au Japon lorsque Marjolaine eut treize ans.
Ce voyage resta graver dans la mémoire et le cœur de l'adolescente comme la plus fabuleuse des rencontres de sa vie : celle de ses origines. Elle découvrit une partie de sa famille maternelle qui
l'accueillit avec chaleur, ignorant ses difficultés à parler leur langue, riant avec elle, pleurant longuement lors de son départ. Elle se jura de retourner dans son nouveau pays de cœur dès
qu'elle serait adulte...
"Mais la vie en décide parfois autrement" se dit Marjolaine en quittant le port pour s'engager dans une rue qui sentait bon le sapin.
Au cœur d'une petite pinède, la salle des fêtes apparut toute illuminée et déjà bruyante. Marjolaine engagea sa voiture sur le parking déjà plein et trouva une place tout au bout, sous les pins.
Elle coupa le moteur et posa ses mains sur le volant pour tenter de calmer sa respiration qui s'accélérait déjà. La fête des dix ans de la promo...
En avance sur son cursus scolaire, Marjolaine avait à peine plus de seize ans quand elle avait passé son bac. Et cette année restait marquée dans sa mémoire comme la pire de ton son parcours
scolaire. Sa jeunesse avait sucité des jalousies auprès des autres filles de la classe qui la prirent très vite en grippe. Les garçons, quand à eux, se moquaient bien de ce petit morceau de
femme, plate comme une crêpe, et qui ne pouvait rivaliser avec les beautés européennes, grandes, élancées, montées sur talons, et terriblement maquillées.
Un soir, sa mère la surprit en larmes dans sa chambre. Bien vite, Marjolaine tenta de masquer sa tristesse, mais sous son attitude stricte, Akasuki cachait un cœur immense et une réelle empathie.
Contre toute attente, elle incita Marjolaine à lui livrer combien elle souffrait d'être la plus jeune, d'avoir un corps d'enfant, du regard moqueur des filles de sa classe et indifférent des
garçons. Akasuki écouta, longtemps, patiemment, essuyant parfois une larme qui roulait de nouveau sur la joue de sa fille, ou attendant sans ciller que certains sanglots se taisent. Puis elle lui
confia fille combien elle était fière d'elle, et que sous le pelage noir d'un oiseau se cachait souvent un magnifique cygne. Ce n'était pas grand-chose. Mais Marjolaine comprit à mi-mot que sa
mère avait vécu ce qu'elle vivait actuellement quand elle était arrivée en France. Et cette différence se mua en force. L'adolescente releva le menton, décidée à ne plus jamais laisser les autres
influencer ses émotions.
Et là, au volant de sa voiture, elle sentait combien il lui faudrait encore faire d'efforts, même dix ans plus tard, pour affronter le regard de ses anciens camarades de lycée. "Je peux être
fière de moi" se dit-elle en descendant de sa voiture. "Je suis une bonne infirmière. J'écris mon premier roman. Je vaux autant qu'eux!".
Une petite décapotable rouge pénétra dans le parking à cet instant, et, ne cherchant même pas à trouver une place, se gara derrière deux véhicules déjà stationnés. Une grande femme brune en
sortie, très mince, habillée d'une robe rouge éclatante même en pleine nuit et d'un collier en diamants qui brillaient de mille feux. Marjolaine, les yeux écarquillés, se demanda si les pierres
étaient vraies... "Ne sois pas idiote, un pareil collier est hors de prix, même pour elle".
Elle, c'était Anabelle Givard, la pire peste que le lycée n'ait jamais accueillie, selon Marjolaine. Anabelle était toujours très entourée, et critiquait ouvertement tous les élèves. Elle faisait
la pluie et le beau temps dans toutes les classes de terminal. Les garçons lui obéissaient comme autant de petits chiens dociles, les filles la craignaient même quand elles étaient censées
compter parmi les amies d'Anabelle. Anabelle, la tyrannique, eut vite fait de s'en prendre à Marjolaine qui, du haut de ses seize ans et nimbée de complexes, ne trouvait pas grand-chose à
répondre à ses attaques.
Et voilà que ce que la jeune romancière appréhendait le plus était en train de se produire : Anabelle serait présente ce soir, et, à priori, n'avait pas changé d'un pouce si ce n'était qu'elle
semblait encore plus sûre d'elle et écrasante que dix ans plus tôt. Et Marjolaine ne doutait pas qu'Anabelle ferait tout, ce soir, pour la rabaisser une nouvelle fois.
Anabelle venait de pénétrer dans la salle des fêtes, et déjà une clameur s'élevait pour l'accueillir. Marjolaine sentit sa gorge se nouer : et si elle n'y allait pas? Après tout, sa tante n'en
saurait jamais rien! "Et ta parole?" lui souffla la désagréable petite voix de sa conscience. Ses parents lui avaient appris le prix d'une parole donnée, et elle eut la certitude qu'elle était
trop honnête pour mentir à sa tante Judith... D'un autre côté, elle pouvait aussi ne faire qu'un bref passage à la fête : elle avait promis d'y aller, pas d'y rester des heures! Une entrée
discrète, un petit coucou rapide à quelques têtes dont elle ne se rappellerait certainement pas les noms, et qui, réciproquement, ne se rappellerait pas du sien, et le tour serait joué. Si elle
se faisait suffisamment discrète, elle avait même une chance d'éviter Anabelle...
Marjolaine respira un grand coup en relevant le menton : allez, en avant! Elle commençait à peine à traverser le parking quand elle aperçut un homme marcher d'un pas vif vers l'entrée de la salle
des fêtes. Sa haute silhouette parut familière à Marjolaine, mais elle dut attendre qu'il passe sous les projecteurs de l'entrée pour qu'elle le reconnaisse : l'inconnu de la crêperie! La jeune
romancière, surprise par le tour que lui jouait le destin, se mit à trottiner vers l'entrée : si elle avait décrit ça dans son livre, elle se serait auto-censurée en pensant que c'était trop
improbable!
La musique était déjà forte pour un début de soirée, surtout pour Marjolaine qui n'était pas habituée à sortir. Elle reconnut sans peine les titres diffusés sur les radios dix ans plus tôt. La
salle était assez vaste mais déjà bien remplie, ce qui rassura la jeune femme : son entrée n'en avait été que plus discrète. Elle repéra immédiatement Anabelle Givard, au milieu d'un petit
attroupement. Par réflexe, Marjolaine baissa la tête et se plaça dans son dos pour éviter son regard. Elle s'approcha du buffet où toute une variété de petits plats simples mais appétissants
étaient proposés aux convives. La jeune femme s'absorba dans la contemplation de la charcuterie, sachant à l'avance qu'elle ne pourrait rien avaler. Puis son regard se porta sur l'estrade où un
groupe pop-rock reprenait les vieux tubes. Les organisateurs avaient vraiment fait ça bien : ballons, cotillons, boules à facettes et lumières de toutes les couleurs... "On se croirait dans
une boîte de nuit" se dit Marjolaine. Enfin, c'était ainsi qu'elle imaginait ce lieu où elle n'avait jamais mis les pieds!
- Marjo?
La voix, qui avait un accent familier, la fit pourtant sursauter. Elle se retourna pour découvrir un visage de femme dont les traits éveillèrent elle de vieux souvenirs de cinéma et de glace au
chocolat... Elle hésita un instant avant de demander, presque timidement :
- Sophie?
Les yeux vert pâles se moquaient déjà gentiment, comme autrefois, de Marjolaine. Toute l'espièglerie du monde passait dans ce regard à l'émotion à fleur de peau.
- Ben oui! Tu m'reconnaissais pas, hein?! Faut dire qu'avec 3 enfants et 20 kilogs de plus...
Marjolaine sourit avec plaisir : sa seule amie du lycée était là! Celle qui avait su rester auprès d'elle malgré la méchanceté des autres filles, celle qui avait pris sa part de quolibets juste
parce qu'elle était l'amie de Marjolaine... Celle aussi qui s'était enfuie trois jours avant son bac de philo avec l'homme de sa vie...
Sophie lui ouvrit spontanément les bras et les deux amies s'étreignirent avec émotion. Les dix ans d'absence s'effacèrent en un battement de cœur. Alors qu'elle se reculait pour mieux détailler
cette rousse joviale qui était, à n'en pas douter, toujours son amie, Marjolaine tressaillit : à ses côtés, se tenait l'homme de la crêperie. Elle déglutit péniblement, cherchant dans ses
lointains souvenirs l'image de Pierre qui avait volé de cœur de Sophie lors de son année de terminale. Pierre était châtain et grand, et si cet homme... Leurs regards s'accrochèrent une nouvelle
fois et il esquissa un sourire amusé. S'était-il aperçu de son trouble? Cet homme, à n'en pas douter, connaissait son pouvoir sur les femmes. Si c'était bien Pierre, il n'était pas étonnant que
Sophie ait tout abandonné pour lui...
Marjolaine reposa les yeux sur Sophie, prête à lui poser la question qui lui brûlait les lèvres, mais elle s'aperçut que son amie était déjà partie dans une longue tirade dont elle avait loupé le
début :
- ... bref, incroyable! J'ai pensé un instant que je rêvais, mais c'était bien elle! Décidément, elle ne changera jamais! Elle m'a vue, tu penses, mais elle ne m'a pas adressé le moindre bonjour.
Quelle pimbêche! Attends qu'elle ait des enfants et prenne vingts kilogs, ça va lui remettre la tête à l'endroit! Et attends, je ne t'ai pas raconté le plus drôle! J'étais à peine arrivée
que...
Stop! Il fallait qu'elle l'arrête! Il fallait qu'elle lui demande des nouvelles de Pierre, oui, c'était ça! Ainsi elle saurait pour cet homme... Marjolaine glissa de nouveau un regard en biais.
Toujours aux côtés de Sophie, légèrement en retrait, il ne l'avait pas quittée des yeux, arborant toujours ce léger sourire moqueur. Visiblement, la situation ne lui avait pas échappé et, plutôt
que d'aider Marjolaine en se présentant de lui-même, il trouvait plus amusant de la laisser se dépêtrer avec le verbiage de son amie... La jeune femme se sentit rougir sous le regard clair de
l'inconnu.
- ...Et c'est là que Mathieu est arrivé! continuait Sophie, qui semblait décidée à combler en dix minutes dix ans de silence
Marjolaine saisit la balle au bond pour reprendre la parole :
- Ah oui!! J'me rappelle!! Le type boutonneux avec l'appareil dentaire! fit-elle rapidement, dans l'espoir de rebondir sur Pierre. Pauvre gars, je me demande ce qu'il est devenu! C'est com...
- Je vais bien, coupa l'inconnu d'une voix grave et douce.
Marjolaine eut la désagréable impression de recevoir un seau de glaçons sur la tête avant de sentir le feu de la honte l'envahir toute entière. Non, c'était impossible! Elle dévisageait, bouche
bée, l'homme qui lui faisait face, cherchant des indices de son passé peu avantageux. Mathieu était grand, mais elle ne se souvenait pas qu'il avait un regard aussi... aussi... La romancière pria
soudainement pour qu'un cataclysme se produise, là, tout de suite : qu'elle soit avalée par une terrible fissure résultant d'un tremblement de terre spontané.... Mais il n'y avait pas de
tremblements de terre en Vendée. Aucun événement ne lui permetrait d'échapper à son terrible malaise. Quelle bourde! Décidément, elle n'était pas faite pour vivre en société! Peut-être que si
elle s'excusait et s'enfuyait en courant...
Mathieu lui tendit la main, apparemment de plus en plus amusé.
- Je suis heureux de te revoir, Marjolaine, fit-il d'une voix qui sembla s'attarder sur son prénom comme s'il le goûtait pour la première fois.
- Tu portais... des lunettes, bégaya stupidement Marjolaine, incapable de détacher ses yeux de ceux de Mathieu.
Sa main était chaude et enveloppante. Marjolaine avait du mal à se ressaisir... Il rit de bon cœur.
- Oui, d'affreux trucs noirs et épais!
Il lâcha la main de Marjolaine. Elle frissonna comme si elle avait froid.... Elle se tourna vers Sophie pour avoir un peu de secours, mais cette dernière avait dans les yeux une lueur moqueuse et
se pinçait les lèvres pour ne pas rire. Visiblement, l'embarras de Marjolaine ne lui avait pas échappé.
- Ouh, quelle chaleur, fit-elle soudainement. Je vais nous chercher quelque chose à boire!
Marjolaine regarda son amie s'éloigner, les épaules secouées par un rire trop longtemps retenu. Elle fit de nouveau face à Mathieu.
- Je suis désolée... commença-t-elle.
- Tu étais à la ... fit-il en même temps.
Sourires. Marjolaine replongea avec délice dans le regard de Mathieu. La musique autour d'elle semblait plus douce, les gens se déplaçaient avec lenteur. Comment Mathieu avait-il pu autant
changer? Qui aurait pu prédire qu'il deviendrait un tel cygne? La jeune femme sentit les battements de son cœur se précipiter un peu plus encore...
- Je suis désolée pour les boutons et les lunettes, fit Marjolaine avec sincérité.
- Tu es pardonnée. Et puis tu ne faisais que dire la stricte vérité. C'est bien toi que j'ai vue à la crêperie de Lucette, n'est-ce pas? enchaîna-t-il.
- Oui. J'habite à côté, et c'est un endroit où j'ai mes petites habitudes...
- Je comprends, Lucette est tellement adorable. Quand j'étais gamin, mes parents avaient l'habitude de m'emmener dîner chez elle tous les mardis soir. Je prenais invariablement la même chose :
une crêpe salée et la fameuse "profiterolle selon Lucette".
- Elle est délicieuse!! Mais j'avoue avoir une préférence pour la normande.
- Celle avec les pommes et la cannelle? C'était la préférée de ma sœur!
Sophie arriva avec trois verres de sangria. Elle lança un discret clin d'œil à Marjolaine qu'elle trouvait toujours un peu trop rose.
- Tu es donc restée en Vendée, reprit Mathieu. Tu fais quel métier?
- Je suis infirmière dans une maison de retraite. C'est pas facile tous les jours, c'est vrai, continua-t-elle devant la grimace de ses amis, mais j'y ai rencontré des gens absolument charmants
et très attachants.
- Je me souviens que tu écrivais des nouvelles, fit Sophie en avalant une gorgée de sangria. J'aurais parié que tu serais devenue écrivain ou journaliste! Ne me dis pas que tu as arrêté
d'écrire...
Marjolaine ne remarqua pas le regard soudain suspicieux de Mathieu.
- Et bien, fit-elle un peu gênée, en fait je suis en train d'écrire mon premier roman... Mais je n'ai pas trop envie d'en parler, il n'est pas terminé.
- Oh c'est une superbe nouvelle ça! fit Sophie, enthousiaste. J'adorais lire tes nouvelles!
- Tu étais bien la seule! se moqua Marjolaine.
- Evidemment, il n'y a qu'à moi que tu les donnais à lire! lui cloua le bec Sophie.
Elle avait en partie raison. Marjolaine, qui aimait depuis son enfance inventer des histoires, avait découvert à l'adolescence le plaisir de les coucher sur le papier. Elle gardait ses écrits
pour elle, du moins au début, n'osant pas les montrer à qui que ce soit. Puis, au lycée, quelques proches amis l'avaient persuadée de les laisser les lire. Les retours positifs avaient incité
Marjolaine à continuer ses écrits, mais elle n'ignorait pas que l'opinion de ses amis était faussée par le lien qui les unissait. Jamais elle ne saurait vraiment ce qu'elle valait tant qu'elle
n'aurait pas osé déposer l'un de ses récits dans la boîte aux lettres d'un éditeur. Et cela, elle n'avait jamais eu le courage de le faire. Prétextant de laisser ses textes mûrir, elle fuyait
devant un possible échec, craignant d'y perdre son goût pour l'écriture. Mais le Destin en avait décidé autrement...
- Et de quoi parle ton roman? demanda Mathieu d'une voix étrangement froide.
- C'est une saga familiale qui débute au Japon et se poursuit en France, lui répondit Marjolaine, surprise qu'il semblât se désintéresser de la conversation.
- Ah, très bien.
Faisait-il partie de ces personnes que la présence d'un auteur dérangeait? Avait-il peur de se retrouver croqué dans les pages de Marjolaine? Son atittude plus distante déçut Marjolaine : "Un
beau cygne peut être resté un vilain petit canard, à l'intérieur..." se dit-elle.
- Et tu as un éditeur? questionna Sophie qui ne s'était pas rendue compte de la gêne de Mathieu.
- Oui et non, lui répondit la jeune romancière en reportant son attention sur son amie. Je suis passée chez les Editions Dascaux. Ils m'ont dit être intéressés par mon roman, mais encore faut-il
qu'ils l'acceptent. Je dois voir l'un de leur conseiller dans quelques jours. On verra bien!
- Et toi, Mathieu, tu fais quoi dans la vie? fit Sophie qui semblait bien décidée à mener la conversation à sa manière.
Il n'eut pas le temps de répondre. Son regard se porta derrière Marjolaine juste avant qu'une voix d'une sensualité contrôlée ne s'élève dans son dos.
- Alors, comme ça Mathieu est venu à notre petite sauterie?
Marjolaine sentit tous ses muscles se raidirent et dût lutter contre l'envie de prendre ses jambes à son cou. Anabelle Givard venait d'apparaître à ses côtés... par K.Rine
Vous me dîtes :